L’annonce début avril d’une spectaculaire hausse des droits de douane américains a provoqué une énorme volatilité sur les marchés mondiaux, particulièrement en Asie.
Les marchés ont décroché un peu partout dans le monde après les annonces de Donald Trump, par crainte d’une récession généralisée due à la hausse des droits de douane. L’Asie n’a naturellement pas été épargnée car elle est au cœur du commerce mondial. Par exemple, le marché américain représente 25 % du PIB du Vietnam, 15 % de celui de la Thaïlande, et il est le plus important pour des pays comme la Corée du Sud ou Taïwan… La Chine a un excédent de plus de 350 milliards de dollars avec les Etats-Unis ! En dépit de ses volte-faces, il faut prendre Donald Trump très au sérieux. Sa stratégie est réfléchie et avait été annoncée durant sa campagne. A notre avis, il poursuit plusieurs objectifs :
- faire des taxes douanières un revenu régulier pour les Etats-Unis, ce qui lui permettra de financer son programme de baisse d’impôts. Son objectif est clairement de limiter les déficits budgétaires et commerciaux ;
- affaiblir la Chine qui est son principal rival au niveau mondial ;
- pousser à la réindustrialisation des Etats-Unis
- peut-être faire baisser les taux d’intérêt ? Les Etats-Unis vont devoir refinancer un stock de dettes très important dans les deux prochaines années, et le coût du service de la dette est trop important selon Trump. On ne peut pas lui donner tort sur ce sujet. Un ralentissement économique probable et presque « programmé » pourrait pousser Jerome Powell, le président de la Réserve fédérale (Fed), à baisser les taux. Le niveau de l’inflation reste toutefois une inconnue à ce stade, entre hausse des taxes à l’importation et baisse des prix de l’énergie… Il est encore trop tôt pour juger les résultats de la stratégie globale de Donald Trump. Sa politique est inédite.
L’Asie en ligne de mire des taxes douanières
Tous les pays de la zone asiatique ont un excédent commercial avec les Etats-Unis, particulièrement la Chine et le Vietnam. Certains pays ont commencé à vouloir négocier avec les Etats-Unis, tablant sur le fait que les annonces spectaculaires de Donald Trump ont pour objectif de provoquer la négociation. Le Japon, la Corée du Sud et le Vietnam ont, par exemple, commencé à annoncer des mesures favorables envers les Etats-Unis : baisse de taxes, achats de produits US… La Chine se distingue dans ce contexte. Elle a annoncé des mesures de rétorsion immédiates : taxes à hauteur de 125 % sur l’importation des biens américains, 6 nouvelles entreprises américaines placées sur une liste d’entreprises « non fiables », des restrictions d’exportations sur des terres rares… Notons que la monnaie chinoise n’a que peu baissé, l’arme de la dévaluation n’a pas été utilisée, et ne le sera probablement pas. La Chine veut attirer à nouveau les investisseurs étrangers et a donc besoin d’une monnaie stable pour donner confiance.
La Chine choisit de rétorquer plutôt que de négocier
Pourquoi cette attitude ferme de la Chine qui entretient une escalade au lieu de renouer avec le dialogue ?
Nous voyons plusieurs raisons principales :
- la Chine veut montrer une image de stabilité et affirmer son respect du droit du commerce international ;
- la Chine a eu le temps de se préparer depuis la première guerre commerciale de 2018. Elle a réduit son exposition aux Etats-Unis et a commencé à construire des stratégies de contournement en investissant par exemple dans des usines d’autres pays ;
- ce durcissement heurtera les Etats-Unis, en affectant les consommateurs américains, mais aussi les industriels qui importent beaucoup de biens intermédiaires chinois.
- la hausse des taxes sur les produits importés en Chine affectera les parts de marché des produits américains sur un immense marché. Avec une taxation de 125 % sur les exportations chinoises aux Etats-Unis, la Chine doit désormais considérer qu’elle ne sera plus compétitive sur le marché américain. Ces niveaux de taxation n’ont plus de sens et l’escalade est inquiétante. La logique voudrait qu’un dialogue constructif reprenne, mais ce n’est pas le chemin suivi pour le moment. Les exportations chinoises, directes et indirectes, vers les Etats-Unis représentent 21 % des exportations du pays. Les exportations représentent environ 15 % du PIB chinois. A lui seul, l’impact US représente donc près de 3 % du PIB chinois, ce qui est loin d’être négligeable dans un contexte de reprise économique plutôt « poussive ».
Le gouvernement chinois doit agir face à la perte de compétitivité aux US
Le Premier ministre Li Qiang a déclaré que la Chine a les moyens de « compenser totalement » ce choc externe négatif. Des baisses de taux d’intérêt et du taux de réserve obligatoires des banques sont pressenties. De notre point de vue, ce ne sera pas suffisant : il faut un plan massif de soutien à la consommation pour redonner confiance aux investisseurs. Un plan d’au moins 2 000 milliards de RMB (environ 1,5 % du PIB) serait nécessaire selon le consensus. Rappelons que la consommation domestique en Chine ne représente qu’un peu plus que 50 % du PIB, contre de l’ordre de 65 à 70 % en Occident. Il y a donc de la marge. Jusqu’à présent, la Chine a largement bénéficié de la « Mondialisation heureuse » pour passer, en cinq décennies, du Moyen-Age à la deuxième économie du monde, qui plus est leader dans certaines industries de pointe, comme les véhicules électriques, le solaire, les drones, la robotique… Cela s’est fait grâce à la coopération avec les entreprises américaines et européennes et les transferts de technologie y afférent. Le pays doit désormais compter sur ses propres forces. De ce point de vue, l’agressivité de Donald Trump aura peut-être été un mal pour un bien en poussant la Chine à faire du développement de son marché domestique une priorité et une stratégie de long terme.
Jean-Marie Mercadal,
directeur général de Syncicap AM (Groupe Ofi Invest)(2) Achevé de rédiger le 15 avril 1. Le Jour de la Libération, terme utilisé par Donald Trump pour nommer le 2 avril 2025, journée de l’annonce des nouvelles mesures tarifaires importantes. 2. Syncicap AM est une société de gestion détenue par le groupe Ofi Invest (66 %) et Degroof Petercam Asset Management (34 %). Agréée le 4 octobre 2021 par la Securities and Futures Commission de Hong Kong, elle est spécialisée dans les pays émergents. Depuis Hong Kong, elle gère notamment une gamme de fonds émergents.
Les craintes d’une guerre commerciale se concrétisent
Donald Trump a annoncé des droits de douane de 10 % sur toutes les importations américaines et des taxes supplémentaires imposées à une soixantaine de pays. Les droits de douane s’élèveront, par exemple, à 20 % pour l’Union européenne. Ces tarifs douaniers seront-ils durables ? A notre avis, il y aura des négociations. Ce point est essentiel pour déterminer l’impact final, tout comme la question de savoir si les pays vont riposter ou non, explique Ombretta Signori, directrice de la recherche macroéconomique d’Ofi Invest Asset Management. L’annonce d’une trêve de quatre-vingt-dix jours sur les tarifs réciproques et ensuite l’exemption pour les équipements électriques montrent que la situation peut encore évoluer. Nous avions estimé, avant l’élection américaine, qu’un scénario de protectionnisme sévère, avec des droits de douane généralisés de 10 %, entraînerait une baisse cumulée d’environ 1 % du PIB entre 2025-2026. Toutefois, comme les droits de douane additionnels moyens sur les importations américaines sont proches de 20-25 %, il faudrait théoriquement doubler cet effet. Si les mesures protectionnistes venaient à durer, la croissance américaine cette année pourrait être plus proche de 1 % que des 2 % estimés initialement. Cet effet baissier est dû au choc de confiance et surtout à la perte de pouvoir d’achat générée par la hausse des prix. Depuis le début de l’année, les ménages commencent à épargner davantage en raison des niveaux élevés d’incertitude. Les entreprises sont aussi préoccupées, ce qui pourrait peser sur leurs décisions d’investissement. Parallèlement, bien que l’objectif principal des droits de douane soit de réduire le déficit de la balance commerciale américaine, nous observons, pour l’instant, l’effet inverse. Les entreprises ont préféré importer massivement avant la hausse des droits de douane, ce qui a contribué à l’effondrement du solde du commerce extérieur américain. Tous ces éléments pèseront sur la croissance des Etats-Unis au premier trimestre. A court terme, la croissance en zone euro devrait subir l’impact négatif du protectionnisme. Nous estimons que 10 % de droits de douane pourraient faire baisser le PIB de la zone euro d’environ 0,5 point entre cette année et l’an prochain, en tenant compte également du choc de confiance. Si les 20 % des tarifs douaniers sont durables, l’effet serait presque doublé et la zone euro stagnerait cette année. En cas de représailles, l’inflation européenne pourrait aussi augmenter, mais dans une moindre mesure par rapport aux Etats-Unis. Toutefois à moyen terme, le plan d’infrastructures allemand de 500 milliards d’euros donnerait une impulsion positive à la croissance allemande et à celle de la zone euro.
