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Préparer sa retraite ne s’improvise pas. C’est l’articulation de ses droits à retraite, des leviers du système, et d’une stratégie d’épargne adéquate. Une approche globale dont le conseiller patrimonial doit s’emparer.
Foi de sondages, la retraite inquiète une large majorité de Français. Logique : les discours dominants sont anxiogènes, les réformes contestées, la dernière en date étant même « suspendue », et problème plus structurel, les perspectives financières restent moroses. En attendant le prochain rapport du Conseil d’orientation des retraites (COR), à venir en juin, les projections du précédent anticipaient un déficit persistant dans le futur, à 0,2 point de PIB en 2030, à 0,9 point en 2050 et jusqu’à 1,4 point en 2070 pour l’ensemble des régimes de retraite. Il faut même s’attendre à pire, puisque le COR n’avait pas anticipé dans ses hypothèses la baisse du taux de fécondité, annoncé par l’Insee en janvier dernier, et la faiblesse des gains de productivité des dernières années. Autre symptôme, plus palpable par les ménages : l’érosion du taux de remplacement, qui met en balance la première pension par rapport au dernier revenu d’activité. Pour un salarié non-cadre du privé, ce taux tomberait de 75 % pour la génération 1960 à 67 % pour celle de 2000, dixit le COR. Pour un fonctionnaire de catégorie B, il serait stable à 65 % avec une part de primes constante, mais chuterait à 53 % pour la génération 2000 si la part des primes augmentait. Les cadres ? Ils doivent s’attendre à un taux de remplacement sous les 50 %. Tout comme les travailleurs non-salariés (TNS).
EVITER LA PROCRASTINATION
Le mal n’est pas qu’une affaire de sombres statistiques. Face à un système complexe et déroutant, difficile de se situer. « Le gel de la réforme des retraites a provoqué beaucoup de questionnements et un certain attentisme chez de nombreux actifs qui devrait durer jusqu’à la prochaine élection présidentielle », ajoute Marilyn Vilardebo, dirigeante de Origami&Co, société d’expertise retraite. A tort ? « Il ne faut pas attendre une nouvelle et hypothétique réforme pour agir. Pour un actif, s’occuper de sa retraite, c’est répondre à trois questions clés : quand, combien, comment ? Trop de gens prennent les éléments de réponse des caisses pour argent comptant. C’est une erreur, car il existe un panel de décisions à prendre pour améliorer significativement sa future pension et, point clé, la prendre au bon moment. Cela commence par un audit fouillé de ses droits à retraite, tant les erreurs et oublis dans les relevés de carrière sont légion. En récupérant des droits oubliés, la personne percevra une retraite plus élevée et/ou pourra partir plus tôt. Chez nous, une fois les corrections faites sur les relevés de nos clients, c’est en moyenne 300 euros nets par mois d’écart avec la retraite qui aurait été servie sans vérification, conseil et régularisation. » Bien sûr, ces résultats percutants et convaincants concernent une frange d’actifs spécifique (cadres expatriés, chefs d’entreprise, TNS…). Mais le ton est donné. En matière de retraite, il faut éviter toute procrastination et prendre les choses en main. Etre épaulé par une société spécialisée, moyennant finances, est fortement recommandé dès lors que sa carrière professionnelle n’a pas été linéaire, effectuée sous différents statuts ou, pour partie, à l’étranger. « L’audit retraite accompagné par un expert est le point de départ incontournable pour qui veut prendre les commandes de sa future retraite, appuie Sonia Elmlinger, directrice générale de Lilycare. C’est à partir de cette base qu’il sera possible de mettre en place une stratégie pour pallier la perte de revenus à la retraite. L’audit permet aussi d’avoir une véritable prise de conscience de l’enjeu, notamment chez les travailleurs non-salariés qui ayant moins cotisé, auront une pension moins élevée que les salariés. » Et après, où trouver le conseil efficace pour prendre en parallèle les bonnes décisions d’épargne ? « Beaucoup de personnes souhaitent préparer leur retraite, investir ou structurer leur épargne, mais n’ont simplement pas accès au conseil, constate Dalia Hariate, cofondatrice de Rivaria Capital. Ils se tournent vers leur banque qui leur propose des solutions qui ne sont pas adaptées. Ce n’est pas du conseil, c’est une vente de produit sans aucun suivi derrière. On veut apporter une autre réflexion. » Le rôle des cabinets de conseil en gestion de patrimoine tient ici une place clé pour orienter l’épargne-retraite, sous réserve de s’appuyer sur un diagnostic précis des droits à retraite du client et de leur optimisation. Un triptyque, en somme.
Volet n° 1
Un audit retraite avant tout
On ne donne pas à boire à un âne qui n’a pas soif. Certes froissante, la sentence s’applique au rapport des Français avec leur système de retraite. L’information disponible sur son fonctionnement général n’a jamais été aussi complète. Hélas, combien ont pris le temps de la décrypter ? Qui connaît la grille de lecture de ses droits à retraite ? Qui en maîtrise le fonctionnement, par exemple de savoir que l’acquisition des trimestres est indépendante du temps de travail, mais liée au salaire soumis à cotisations ? Qui pourrait tirer parti des éléments disponibles sur son compte personnel, accessible sur Info-retraite.fr ? Les sondages ne cessent de pointer l’ignorance d’une large majorité d’actifs sur ces questions. A leur décharge, le système est dispersé, avec moult régimes selon sa catégorie socioprofessionnelle, jargonneux et compliqué, avec une réglementation assez illisible. Inutile d’en faire un long descriptif ici, allons plutôt droit au but.
Analyser, vérifier, rectifier
Bien préparer sa retraite, c’est d’abord se munir de son relevé de carrière. Ensuite ? « Il est conseillé de faire un état des lieux régulier de ses droits à retraite, ce qui passe par la vérification de son relevé de carrière pour y repérer d’éventuels trimestres manquants, mais aussi le bon report des salaires et des points dans les complémentaires, ce qui est un exercice difficile pour tout un chacun, conseille Gaëtan Cochard, directeur du développement de Kereis Expertises. C’est un premier réflexe à avoir ; mais pour le mener à bien, l’archivage des documents clés de sa vie professionnelle (justificatifs divers, attestation de chômage, etc.) est impératif. » Les caisses de retraite ne sont pas infaillibles, tant s’en faut. « Les éléments non reportés dans le relevé de carrière et les anomalies sont fréquents, en témoignent les rapports annuels de la Cour des comptes, complète Joelle Nascimento, directrice éditoriale de Sapiendo. Il faut contrôler son relevé de carrière tout au long de sa vie professionnelle et mettre les justificatifs à l’abri pour les utiliser si besoin, car les caisses ne régularisent pas les demandes de rectification avant cinquante-cinq ans. On sécurise ainsi ses droits à la retraite pour envisager une suite plus sereinement. » Les erreurs rencontrées ? Des trimestres non accordés pour des enfants, pour son service militaire, pour ses périodes à l’étranger, des montants de salaire incorrects, des points disparus dans les régimes complémentaires des cadres, etc. Attention, les conséquences peuvent être lourdes, comme pousser la personne à travailler plus longtemps que nécessaire pour obtenir sa retraite à taux plein. Ou amoindrir le montant de la pension servie. Calcul fait, s’il manque 150 euros par mois sur la pension, ce sont 41 400 euros qui n’auront pas été restitués sur les vingt-trois ans de la retraite (durée moyenne, variable selon l’âge de départ). Tout passer au crible est donc le premier point de passage en vue de réaliser une estimation financière assez précise de sa future pension. Le simulateur du compte Info-retraite.fr donne (gratuitement) un premier éclairage utile, avec un montant en euros brut ou net (prélèvements sociaux actuels déduits). Utile, à condition que les données intégrées soient justes (retour au point précédent : la vérification de ses droits).
Investir dans un bilan retraite
Autre méthode, faire appel à une société spécialisée dans le bilan retraite, qui aura l’avantage de couvrir l’ensemble des aspects d’un dossier (vérification des droits, optimisation, etc.). « Ce travail de vérification et de régularisation des droits n’est pas simple à mener seul, notamment pour les personnes ayant eu une carrière non linéaire, par exemple avec des périodes à l’étranger ou sous différents statuts, souligne Gaëtan Cochard. C’est la première valeur ajoutée de notre cabinet : vérifier et régulariser les droits d’un client. L’enjeu n’est pas mince et peut aboutir à une pension nettement plus élevée et/ou permettre une liquidation de sa pension plus rapidement que prévu. Comment piloter ma fin de carrière ? C’est la seconde valeur ajoutée que nous apportons à nos clients. Il s’agit, en somme, de définir l’âge optimal de départ en retenant différentes hypothèses, en testant différents scénarios avec l’utilisation des dispositifs du rachat de trimestres ou du cumul emploi-retraite notamment. » Résumons : l’intérêt de recourir à un cabinet expert est d’abord une affaire de carrière professionnelle. Caricaturons : pour quelqu’un qui a été salarié toute sa vie dans la même entreprise, c’est sans grande utilité. Mais dès lors que la carrière a été plus variée – statuts professionnels, périodes de chômage, travail à l’étranger, etc. –, le jeu en vaut la chandelle. « S’offrir un bilan retraite avec une société experte est un investissement pour sa retraite, justifie Joelle Nascimento. Le coût sera souvent vite amorti par une pension plus élevée et/ou un âge de départ optimisé. Chez Sapiendo, après un bilan retraite, nos clients peuvent prendre leur retraite en moyenne un an avant la date imaginée et le gain financier sur la pension est d’environ 200 euros par mois. Rapporté à la durée moyenne de retraite, qui est de vingt-trois ans, hommes-femmes confondus, c’est plus de 50 000 euros en plus pour sa retraite. Il faut toujours voir le gain sur la durée de retraite. Même s’il est plus minime, par exemple de 50 euros, c’est près de 15 000 euros supplémentaires. » Ce n’est pas tout : « avec un bilan retraite, on peut aussi chercher le meilleur scénario de départ en retraite. C’est celui qui répond à la fois à son projet personnel et à ses contraintes financières. Quelques dispositifs peuvent aider à y concourir, du rachat de trimestres à la retraite progressive, en passant par les départs anticipés ou le cumul emploi-retraite. » Une bonne dizaine de sociétés privées font du bilan retraite en France, certaines avec une expertise très poussée. Pour quelques milliers d’euros payés sous forme d’honoraires (tarif variable selon l’étendue des prestations), les droits retraite seront vérifiés, puis rectifiés, la pension sera évaluée selon différentes hypothèses, et des schémas d’optimisation (rachat de trimestres, cumul emploi retraite, etc.) étudiés, avec de nombreuses simulations.
Volet n° 2
Examiner les leviers du système
La réglementation est un millefeuille, complexe et variable selon les caisses de retraite. Les règles bougent aussi sans cesse, au gré des multiples réformes des trente dernières années. D’où la nécessité de rester informé pour pouvoir anticiper et ne pas faire les frais d’un changement. La réforme du cumul emploi-retraite qui entrera en vigueur dès 2027, dans quelques mois donc, en est la dernière illustration flagrante. Dans ce grand fatras, quelques outils permettent toutefois de moduler sa future retraite. Il est ainsi possible de travailler plus longtemps, au-delà du nombre de trimestres nécessaires à l’octroi du taux plein, pour bonifier (mécanisme de la surcote) sa future retraite. De travailler moins, mais de toujours cotiser sur un temps plein, avec participation ou non de son employeur. De travailler à temps partiel en percevant une partie de sa pension dès 60 ans (retraite progressive). De racheter des trimestres s’il en manque pour un départ plus tôt que prévu et/ou dans de meilleures conditions financières. Tour d’horizon…
De l’intérêt du rachat de trimestres
Chaque règle du jeu doit être décryptée pour savoir si l’on peut en profiter ou non. Si oui, il faut alors faire ses comptes, donc calculer la rentabilité de toute opération. De quoi constater que dans certains cas, c’est nettement plus efficace que d’épargner dans un placement financier. Exemple : le rachat de trimestres. « C’est un levier qui peut être assez puissant pour un actif dès lors qu’il va impacter le stock de points dans les régimes complémentaires, explique Gaëtan Cochard. Et pour cause, on achète des trimestres au régime général, mais l’impact va aussi porter sur les complémentaires, notamment pour les cadres. Il s’agira pour chaque cas de calculer le retour sur investissement de l’opération, c’est-à-dire en combien de temps est amortie la dépense du rachat de trimestres. Dans les situations les plus efficientes, ce retour sur investissement pourra avoir lieu en moins de dix ans. Nul placement financier ne procurera un tel taux de rendement interne. » Dans les faits, cet outil reste assez peu utilisé par les actifs selon les données de la Caisse nationale d’assurance-vieillesse (peu ou prou, quatre mille opérations de rachat par an). En cause, sa méconnaissance et son coût, mais pas seulement. « Attention, le rachat de trimestres n’est pas une panacée pour tous, il faut étudier chaque cas minutieusement et voir l’ensemble des conséquences, ajoute Gaëtan Cochard. L’âge au moment du rachat est également un élément important. Plus le client rachète jeune, moins c’est cher, mais plus l’impact de ce rachat est incertain compte tenu de l’évolution probable des règles en vigueur dans le futur. Nous conseillons généralement d’effectuer le rachat deux à trois ans avant la retraite. Et pour une personne plus jeune, de placer la somme à 3 %, qui est le coût d’indexation du trimestre, pour l’utiliser à cet effet le moment venu si l’opération de rachat est toujours pertinente. » Seules des simulations précises, basées sur un audit retraite réalisé avec soin, vont in fine permettre de valider ou non l’utilisation de ce levier (cf. encadré ci-dessous). A noter : en obtenant le taux plein avec son rachat, la personne peut bénéficier du cumul emploi-retraite sans aucun plafond de revenus à respecter. Sauf que cette règle ne sera plus valable à compter de 2027…
Le cumul moins attractif
La retraite est un terrain mouvant, les règles y sont fréquemment modifiées. Le dispositif cumul emploi-retraite, fortement libéralisé par la réforme de 2023, vient d’en faire les frais. En cause, la loi de financement de la Sécurité sociale 2026 qui a complètement chamboulé ses contours. « Le cumul emploi-retraite sera beaucoup moins attractif à partir de 2027 (dans l’attente des décrets d’application pour plus de précisions), affirme Marilyn Vilardebo. Il faut donc étudier sans tarder ce dispositif, sachant que la mise en place d’un cumul en 2026 ne sera pas soumise aux règles moins favorables effectives l’an prochain. Qui est concerné ? Tout personne ayant atteint son âge légal de départ cette année, ou auparavant, et qui souhaite poursuivre une activité professionnelle. Un cumul emploi-retraite peut se mettre en place rapidement, mais attention, s’il faut racheter des trimestres auprès du régime général pour avoir son taux plein, les délais des caisses sont très longs. Il y a donc urgence ! » Agir avec précipitation en matière de retraite n’est toutefois pas simple, sauf, là encore, à être accompagné par des experts. Et à savoir tirer les ficelles de la réglementation. Ainsi : il existe « deux subtilités pour échapper aux nouvelles règles du cumul emploi-retraite en 2027 : travailler sous un statut autre, statut auprès duquel vous n’auriez jamais cotisé, ou percevoir des dividendes par exemple », selon Marilyn Vilardebo. Dans le même temps, et assez logiquement, le dispositif de la retraite progressive, moins onéreux pour les finances du système, a été assoupli puisqu’accessible dès soixante ans, contre soixante-deux années auparavant. « Nous avons plus de demandes aujourd’hui sur la retraite progressive qui permet de faire des transitions travail-retraite en douceur, constate Joelle Nascimento. Ce dispositif a été assoupli depuis la réforme de 2023 et il concerne désormais tous les statuts professionnels. Le refus de l’employeur est aussi très encadré. Avec le recul de l’âge légal de la retraite, bien des personnes qui avaient envisagé de prendre leur retraite vers soixante-trois ans sont demandeuses. » Le dispositif est séduisant, mais il ne faut pas se méprendre sur ses conséquences. Une retraite progressive mise en place trop tôt va avoir un impact sur les revenus immédiats, moindres par définition, mais aussi sur la pension quand elle sera recalculée de manière définitive, l’actif continuant, certes, à cotiser et à engranger des droits, mais sur une base réduite. Pour les TNS, la donne est aussi plus complexe, puisqu’ils doivent justifier d’une baisse de revenus de 20 % et 60 %, calculée sur la moyenne des cinq dernières déclarations, pour obtenir leur droit à la retraite progressive. « Problème : beaucoup déclarent le minimum nécessaire à la validation de trimestres et se voient alors exclus du dispositif de retraite progressive. Et la complexité administrative n’arrange rien, les caisses de retraite n’étant pas habituées à ce dispositif, certains travailleurs non-salariés se retrouvent donc coincés », indique-t-on chez Origami&Co. Rien ne coule de source en matière de retraite. Idem pour les possibilités de départ anticipé (neuf situations possibles !). Conclusion : la préparation de la retraite est sans conteste un terrain de jeu plein de chausse-trappes et d’opportunités que seuls les véritables experts peuvent déceler.
Volet n° 3
Une stratégie d’épargne adéquate
L’épargne-retraite est, bien sûr, le troisième pan d’une véritable préparation de sa future retraite. Sur ce terrain, les placements sont multiples. Mais de l’avis des conseillers interrogés, le produit arrive en second plan. Il faut avant tout prendre un peu de hauteur. « La retraite est une thématique anxiogène pour les Français, qui se posent beaucoup de questions, analyse Thaïs Castang, associée du cabinet L&A. Chaque actif est concerné par la préparation de sa retraite, mais le comment s’y prendre n’est pas le même pour tout le monde. Il n’existe pas de solution miracle ou de placement universel pour cet objectif. Le bon point de départ est de diversifier ses sources de revenus au travers d’un ou plusieurs investissements immobiliers et placement financiers pour ne pas dépendre uniquement de sa pension de retraite, une fois sa vie professionnelle finie. » La diversification de son épargne est donc le premier point-clé. L’horizon de placement est son pendant, puisqu’on n’épargne pas pour sa retraite de la même manière à 40-45 ans qu’à 55-60 ans. « L’important est de diluer le risque en investissant sur différents outils, complète Thaïs Castang. L’horizon séparant l’actif de sa retraite est aussi un élément important. Investir dans l’immobilier physique est une bonne stratégie, puisqu’on pourra percevoir des revenus locatifs sans déprécier le capital, mais elle doit s’envisager sur un temps long, au moins une quinzaine d’années. Les SCPI sont aussi très intéressantes en vue de la retraite, mais de la même manière, il faut au moins une dizaine d’années devant soi pour éponger les frais de cet outil. Inversement, les placements financiers peuvent être utilisés dans des horizons plus courts. Toutefois, pour obtenir un capital suffisant à la retraite, mieux vaut démarrer une épargne régulière à un âge jeune. »
Assurance-vie et PER : les deux produits phares
Diversification, horizon de placement, versements réguliers, c’est ici le triptyque d’une épargne-retraite efficace… sur le papier. Reste la pratique. Dans le catalogue des produits financiers, lesquels privilégier ? Ceux qui s’inscrivent sur le long terme, répondent assez unanimement les professionnels. « Le placement financier est destiné à valoriser un capital dans la durée, sans y toucher, avec l’idée d’en tirer des revenus à la retraite si besoin, poursuit Thaïs Castang. A ce titre, l’assurance-vie est vraiment le couteau suisse pour tout un chacun, puisqu’on pourra y faire des retraits librement, mais aussi transmettre le capital non consommé à son décès dans un cadre fiscal favorable. Un autre outil à considérer est le PER (plan d’épargne-retraite), dont il faut utiliser le levier fiscal dès lors qu’on est dans une tranche marginale d’imposition à 30 % ou plus. L’actif va pouvoir défiscaliser ses cotisations et, à la retraite, percevoir des revenus sous différentes modalités, retraits ou rente, avec une fiscalité moindre, étant considéré que son taux marginal d’imposition est généralement moins élevé à la retraite que pendant sa vie active. » Reprenons. L’assurance-vie et la retraite ont toujours fait bon ménage. Pour les retraités, c’est une évidence, puisqu’ils peuvent venir y puiser à souhait avec une fiscalité clémente, un taux à 12,80 % frappant les intérêts compris dans la somme retirée, sachant que passé les huit ans du contrat, la ponction tombe, sous conditions, à 7,50 % et que l’assuré profite d’abattements significatifs. Pour les actifs, cette enveloppe présente deux avantages certains par rapport aux formules concurrentes. Sa souplesse de fonctionnement d’abord, avec les versements et retraits libres, voire programmés, le tout sans plafond (hormis certains seuils contractuels). Son adaptabilité, ensuite. Si pour x raisons, l’objectif retraite n’est plus prioritaire avant l’échéance, ou si, une fois en retraite, le détenteur du contrat estime ne pas avoir besoin du capital accumulé, il pourra utiliser cette enveloppe en vue d’une transmission au décès avec un cadre juridico-fiscal favorable. La multiplicité des solutions financières déployée dans les contrats modernes permet ensuite d’être adaptée selon le profil de l’épargnant et son âge. Il en va de même avec le PER individuel, pourvu d’un panel financier presque aussi large. C’est là l’autre produit plébiscité par les conseillers. Le blocage des sommes jusqu’à la retraite en fait un produit complémentaire à l’assurance-vie. Son intérêt principal ? La déduction fiscale des versements jusqu’à certains plafonds élevés, ce qui diminue l’effort financier nécessaire pour se constituer un capital dans la durée. Voilà qui rend ce placement attractif pour les ménages, dont le taux marginal d’imposition est de 30 %, mais surtout de 41 % ou 45 %. « Dans le cadre d’une épargne destinée à la retraite et pour des contribuables ayant un taux marginal d’imposition (TMI) de 30 % ou plus, le PER permet d’accumuler un capital financier plus important que l’assurance-vie à effort d’épargne et rendement équivalents grâce à un effet de levier implicite, ajoute Christophe Olivier, directeur général de MyPension. Illustrons ce propos : pour un effort d’épargne de 7 000 euros, un épargnant avec un TMI de 30 % peut investir 10 000 euros sur un PER, puisqu’il profite de 3 000 euros de baisse d’impôt sur le revenu, au lieu de 7 000 euros sur une assurance-vie. Plus le rendement de son contrat est élevé, plus il bénéficiera de l’effet d’amplification de ses gains, qui compensera largement la fiscalisation réduite des plus-values de l’assurance vie après huit ans. Certes, le tenant du PER devra rendre l’avantage fiscal initial au moment de la sortie, avec l’imposition de la rente ou du capital, mais ce sera sans doute à un TMI inférieur compte tenu de la baisse des revenus à la retraite. »
Pas de généralisation
Deux outils financiers – assurance-vie et PER – font donc le plein de l’épargne-retraite, même s’il ne faut surtout pas oublier les dispositifs d’entreprise (cf. encadré page suivante). Pour autant, en matière de préparation à la retraite, aucune approche générique n’est possible pour un conseiller indépendant. « Les discours et solutions tout terrain sont l’apanage des banquiers, qui ne peuvent pas faire du sur-mesure, confie discrètement un CGP. Nous devons nous positionner sur un autre terrain, avec une analyse personnalisée des besoins et souhaits du client et l’effort d’épargne à mettre en regard. » Ce qui va passer par l’appui d’un audit retraite solide, avec divers scénarios concernant l’âge de départ en retraite notamment, comme vu dans les volets précédents. Ce qui va aussi passer par des interrogations plus larges au cours de la vie active du client, par exemple à propos de son statut professionnel et des modes de rémunération. « Les chefs d’entreprise sont très concernés par la question retraite, illustre Sonia Elmlinger. Que faire pour eux compte tenu de la réforme du cumul emploi-retraite, qui va devenir nettement moins intéressant dès 2027 ? C’est une question clé qui passe notamment par le bon choix sur les modes de rémunération. Pour l’entrepreneur qui a monté sa société, le salaire ou la distribution de dividendes sont deux formes utilisables pour se rémunérer. Avec leur exonération de charges sociales, les dividendes ne procurent pas de droits à la retraite. Mais l’apport financier direct est supérieur au paiement sous forme de salaire, qui permet, en contrepartie, de bénéficier d’une protection sociale. Comment arbitrer entre les deux solutions en vue de sa retraite ? Le recours à une société de conseil est ici fortement recommandé pour tout mettre à plat. » Dans la même veine, les gérants salariés ont tout intérêt à se verser au moins six cents fois le Smic horaire sur l’année (7 212 euros bruts en 2026), afin de valider leurs quatre trimestres de retraite. Une rémunération inférieure entraînerait la perte dommageable de droits à retraite. Mais cette problématique ne concerne pas que les entrepreneurs. Les salariés aussi doivent intégrer cette dimension retraite quand il leur revient de choisir entre différents éléments de rémunération, certains ouvrant des droits à retraite, d’autres non.
Une préparation de long terme
L’enclin à privilégier le présent au futur fait partie de la nature humaine. C’est notamment le cas en matière de rémunération, avec la maximisation du gain à court terme, plutôt que de voir l’impact d’un choix à moyen-long terme, notamment sur ses droits sociaux. Un bon tiens vaut mieux que deux tu l’auras… Erreur ? « La meilleure optimisation revient à bien préparer sa retraite tout au long de sa carrière professionnelle pour faire les bons choix au bon moment, conclut Joelle Nascimento. Toute décision peut avoir un impact sur sa future pension ou son âge de départ. Prenons quelques exemples. Une personne qui prend un congé parental va bien valider des trimestres de retraite, mais sait-elle qu’ils ne seront pas cumulables avec les trimestres pour enfants et qu’ils ne donneront pas de points dans les régimes complémentaires. Quand j’opte pour un temps partiel, attention à l’impact sur les régimes complémentaires, moins de revenus c’est aussi moins de points retraite à la clé. Si je suis chef d’entreprise et me verse des dividendes, je ne cotise pas pour ma future retraite. Pour les couples, ne pas se marier, c’est renoncer à la pension de réversion. Bref, aussi légitimes et désirées que soient les décisions prises, il faut toujours mesurer les impacts sur sa future retraite. Les personnes doivent s’en occuper comme ils s’occupent de leur épargne. »
A QUEL ÂGE FAUT-IL AGIR ?
L’âge est un élément clé quand on prépare sa retraite. Côté épargne, en commençant tôt, on peut, à terme, obtenir un plus gros gâteau, c’est une évidence. Mais quid de ses droits à retraite ? « Pour préparer sa retraite, l’anticipation est le maître-mot, estime Sonia Elmlinger. Il ne faut surtout pas s’y prendre à la dernière minute, mais bien avant, dès la quarantaine venue pour commencer à vérifier son relevé de carrière, pointer les erreurs, simuler sa future pension et réfléchir à ses objectifs. Bien sûr, tout s’affinera avec les années ! L’idée maîtresse est de tirer tout le parti du système par répartition, sans le subir, d’en utiliser certains dispositifs comme le rachat de trimestres ou la retraite progressive, récemment réformée, tout en utilisant aussi les solutions de capitalisation en parallèle. » C’est toutefois passé la cinquantaine que les choses prennent vraiment forme, quand l’échéance retraite devient plus palpable. « Cinquante-cinq ans, c’est autour de cet âge-clé qu’il faut se pencher pleinement sur sa situation en matière de retraite, appuie Marilyn Vilardebo. Outre la vérification et la régularisation de carrière, une vraie stratégie va alors pouvoir être mise en place selon les souhaits du client, en étudiant différents scénarios. C’est là qu’interviennent les leviers de la réglementation, comme le rachat de trimestres ou le cumul emploi-retraite, pour optimiser chaque situation selon le projet poursuivi. Mais attention aux pièges : il faut se poser les bonnes questions. Prenons un exemple : je sais pouvoir obtenir ma pension à soixante-quatre ans. Ai-je intérêt à la demander ? A attendre pour atteindre le taux plein pour percevoir davantage ? »
RACHAT DE TRIMESTRES : RENTABLE OU NON ?
Cas très favorable
La situation : Monsieur X, né le 06/08/1963, affilié au régime général. Salaire annuel moyen au 31/12/2024 : 40 337 €. Stock de points Agirc-Arrco au 31/12/2024 : 22 655,49 pts. Age légal de départ en retraite : 62 ans et 9 mois. Nombre de trimestres validés à 62 ans et 9 mois : 161. Nombre de trimestres requis : 170. Nombre de trimestres manquants à 62 ans et 9 mois : 9.
Le rachat : En option 1 (rachat du taux seulement), il en coûte à Monsieur X 39 951 € (pour les 9 trimestres manquants). Compte tenu d’une économie d’impôts de 3 333 € (TMI à 11 %), le coût réel est de 36 618 €. En option 2 (rachat taux et durée d’assurance), le coût net est de 55 869 €.
Le match : Sans rachat, sa pension liquidée le 1er juin 2026, sera de 46 843 € par an. Avec un rachat en option 1, la pension sera de 51 943 €, soit un gain de 10,89 %. Compte tenu du coût net du rachat, il lui faut 7,97 ans pour amortir cette dépense. Le retour sur investissement est donc très favorable, puisqu’à l’âge de liquidation de sa retraite, son espérance de vie est de 20,74 ans. Avec un rachat en option 2, l’opération est aussi favorable, même s’il faudra plus de temps, soit 10,06 ans, pour amortir la dépense des trimestres rachetés.
Cas peu favorable (voire défavorable)
La situation : Madame Y, née le 09/06/1964, affiliée au régime général. Salaire annuel moyen au 31/12/2024 : 21 404 €. Stock de points Agirc-Arrco au 31/12/2024 : 2 424,17 pts. Age légal de départ en retraite : 62 ans et 9 mois. Nombre de trimestres validés à 62 ans et 9 mois : 165. Nombre de trimestres requis : 170. Nombre de trimestres manquants à 62 ans et 9 mois : 5.
Le rachat : En option 1 (rachat du taux seulement), il en coûte à Madame Y 16 645 € (pour les 5 trimestres manquants). Compte tenu d’une économie d’impôts de 89 € (TMI à 11 %), le coût réel est de 16 556 €. En option 2 (rachat taux et durée d’assurance), le coût net est de 24 576 €.
Le match : Sans rachat, sa pension liquidée le 1er juin 2026, sera de 12 586 € par an. Avec un rachat en option 1, la pension sera de 13 381 €, soit un gain de 6,31 %. Compte tenu du coût net du rachat, il lui faut 23,14 ans pour amortir cette dépense. Le retour sur investissement est à peine favorable puisqu’à l’âge de liquidation de sa retraite, son espérance de vie est de 24,96 ans. Avec un rachat en option 2, l’opération est quasi-neutre puisqu’il lui faudra 24,36 ans pour amortir le rachat, soit quasiment son espérance de vie. Le surcoût du rachat en option 2 (par rapport à l’option 1) rend toutefois cette seconde solution négative.
Simulations fournies par Kereis Expertises
L’ÉPARGNE D’ENTREPRISE, L’AUTRE MAILLON
Se constituer un capital retraite supplémentaire passe aussi par l’entreprise. Dès lors que celle-ci met en place un dispositif d’épargne salariale (intéressement, participation, prime de partage de la valorisation de l’entreprise, prime de partage de la valeur), le salarié doit décider de son affectation. Soit percevoir la somme sans délai, avec pour conséquence d’accroître son revenu imposable, soit la placer dans un PEE (plan d’épargne entreprise) ou un PERcol. Il échappera ainsi à toute fiscalisation, mais en contrepartie, verra cette épargne indisponible pendant cinq ans dans un PEE, jusqu’à la retraite avec le PERcol, sauf nombreux cas de déblocage anticipés prévus par la loi. En vue de la retraite, le salarié aura tout intérêt à orienter cette épargne salariale dans le PERcol, sachant qu’à la sortie, les intérêts générés seront exonérés de fiscalité, hors taxes sociales. Autre élément-clé : l’abondement, une somme que l’entreprise peut verser dans un PERcol en complément des versements personnels du salarié, dans la double limite de 300 % du versement du salarié et 16 % du plafond annuel de la Sécurité sociale (Pass). A défaut de PERcol ouvert dans l’entreprise, il faudra se rabattre sur le PEE pour y orienter l’épargne salariale, abondement compris (son montant maximal est toutefois limité à 8 % du Pass). Dans ce cas, passé les cinq ans de blocage, les sommes versées pourront être récupérées sans fiscalité (hormis les prélèvements sociaux) et – pourquoi pas ? – être réinvesties dans le compartiment 1 de tout PER, avec déduction fiscale à l’entrée. De quoi préparer sa retraite sans effort d’épargne ; tout en diminuant son impôt sur le revenu.
Placer la trésorerie à moyen terme d’une personne morale (entreprise, association, fondation, etc.) repose sur deux enveloppes – le compte-titres et le contrat de capitalisation – aux caractéristiques spécifiques, mais qui peuvent parfaitement être associées.
Entre les chocs géopolitiques, les aléas boursiers et les « breaking news », l’actualité brouille les repères. Pour investir sur dix ans ou plus, les acteurs du capital-investissement privilégient les évolutions structurelles, comme la démographie, la transition énergétique, l’IA, la souveraineté ou la défense, et renforcent leur sélectivité.
Que dira Donald Trump dans son prochain message sur X ou son réseau Truth Social ? Quelles issues pour les conflits en Ukraine et au Moyen-Orient ? La banque centrale américaine réduira-t-elle ses taux à sa prochaine réunion de politique monétaire ? Les résultats trimestriels des « Sept Magnifiques » décevront-ils ? Et, plus près de nous, qui sortira vainqueur de l’élection présidentielle de 2027 ? Chaque jour, l’actualité réserve son lot de surprises. Est-il sage de chercher à les anticiper ou bien faut-il se fier aux dynamiques structurelles qui guident l’économie sur le long terme pour décider sans perdre de vue l’essentiel ? Dans un monde incertain, cette seconde stratégie apparaît aujourd’hui comme la plus pertinente, s’agissant en particulier de l’investissement en Private Equity et de l’allocation en actifs non cotés.
Mouvements inéluctables
Comment définir ces mégatendances ? Il s’agit d’évolutions de fond et à grande échelle, qui transforment l’activité économique et la société sur des décennies, pas seulement sur un cycle conjoncturel de quelques années. Elles touchent plusieurs secteurs, plusieurs zones géographiques, et modifient en profondeur les modèles d’affaires des entreprises ou encore le marché du travail. « Il s’agit d’un phénomène très lisible, d’un mouvement inéluctable », résume Paul Moreno Blosseville, président d’Opale Capital, une plate-forme d’accès aux actifs non cotés. « Une mégatendance génère des besoins de financements substantiels et s’inscrit peu à peu dans les usages au quotidien », complète Jean-Philippe Richaud, directeur général adjoint et directeur des investissements de la société de gestion Swen Capital Partners. Si des trajectoires lourdes ont toujours existé, pourquoi faut-il y accorder la plus grande attention aujourd’hui ? « Parce que l’environnement économique a été bouleversé », répond Paul Moreno Blosseville. « La séquence historique ouverte au tournant des années 2020 marque une rupture majeure dans l’évolution de l’ordre économique mondial. Cette suite inédite de chocs (pandémie de Covid-19 et fragilisation des chaînes de valeur globales, guerre en Ukraine et sanctions contre la Russie, crise énergétique et tensions inflationnistes justifiant un resserrement brutal des politiques monétaires, protectionnisme agressif de la nouvelle administration Trump) dessine une polycrise, selon la formulation désormais consacrée, c’est-à-dire une crise pluridimensionnelle dont les éléments interagissent et s’autorenforcent », ont écrit Bruno Cabrillac, directeur général de la Fondation pour les études et recherches sur le développement international (Ferdi) et Pierre Jaillet, conseiller à l’Institut Jacques-Delors et chercheur associé à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris). Ils ont rédigé l’introduction du dernier numéro de la Revue d’économie financière éditée par le think tank AEFR (Association Europe finances régulations) sous le titre « Mutations géopolitiques, fragmentation économique et financière. L’ère des ruptures ».
Valorisations soutenues
Paul Moreno Blosseville rappelle que le cycle qui a précédé, à partir du début des années 1980 et jusqu’à 2020, a été marqué par une plus grande linéarité économique et de puissantes forces désinflationnistes. Il cite : « la démographie avec l’arrivée sur le marché de l’emploi de plus en plus de personnes en âge de travailler, le choc majeur de l’entrée de la Chine à l’OMC (Organisation mondiale du commerce), la globalisation, qui permettait de localiser une production partout dans le monde sans se demander si un pays était ami ou ennemi et d’optimiser les coûts à outrance avec des délocalisations, et enfin une énergie abondante et bon marché ». Cette phase s’est même achevée par des injections massives de liquidité par les banques centrales. La baisse continue des taux d’intérêt à long terme a réduit les taux d’actualisation et mécaniquement soutenu la valorisation de l’ensemble des actifs. « Nous vivions dans un environnement où, dans presque tous les secteurs, les conditions financières s’amélioraient, avec des multiples de valorisation plus élevés à la fin de votre investissement qu’au début, malgré des dispersions de performance », insiste Paul Moreno Blosseville. « Le Private Equity est devenu un métier plus difficile, qui exige un fort taux de sélectivité », confirme François Rivolier, cofondateur de Geneo, une société de gestion. Aujourd’hui, mieux vaut identifier les secteurs qui échapperont aux aléas conjoncturels. « L’histoire du capital-investissement a été plutôt marquée par des fonds généralistes qui visaient une forme d’excellence opérationnelle dans l’accompagnement des entrepreneurs. Aujourd’hui, l’enjeu est d’identifier des secteurs portés par des mutations profondes, avec de la croissance, un vivier entrepreneurial, une capacité d’internationalisation », ajoute Jean-Philippe Richaud. Selon lui, cette expertise sectorielle est aussi un gage de crédibilité auprès des investisseurs et des entreprises. « Dans des processus très compétitifs, il est devenu nécessaire de se différencier et de démontrer une compréhension fine de l’industrie dans laquelle évolue l’entreprise que vous visez, que vous interveniez comme repreneur ou comme partenaire d’accompagnement ».
Recherches économiques
Pour identifier ces évolutions de long terme, les gérants d’actifs diversifient leurs sources d’informations et d’expertises, en interne comme en externe : « La littérature stratégique et les recherches économiques nourrissent notre réflexion pour identifier les forces qui bouleversent le monde. Nous discutons avec des analystes, des économistes, et nous nous appuyons sur l’Amundi Investment Institute, notre centre de recherche. Des cabinets de conseil ont également bien documenté le sujet », détaille Stanislas Cuny, responsable du Private Equity mid-cap chez Amundi. « Nous avons intégré ces megatrends à notre politique d’investissement dès la création de Geneo en 2019. Nous travaillons avec des cabinets, comme Oliver Wyman, qui nous ont accompagnés pour les définir puis les ajuster lors de la crise sanitaire. Certaines transformations étaient décalées, accélérées ou ralenties, mais elles restaient identiques », rappelle François Rivolier. Pour le suivi, Geneo se fie aussi à ses équipes internes et à des Operating Partners. Ces experts d’un secteur économique, souvent anciens dirigeants, interviennent également au sein des entreprises en portefeuille pour identifier des pistes d’amélioration et renforcer le management. De même, Swen CP s’entoure d’experts et de partenaires scientifiques. « Pour notre fonds Blue Ocean dédié aux start-up innovantes dédiées à la régénération de l’océan, nous nous sommes associés à l’Ifremer, un institut de recherche spécialisé », indique Jean-Philippe Richaud. Il faut écarter le risque de se tromper et d’identifier une évolution, qui ne se matérialiserait pas ou s’essoufflerait. « Une mégatendance n’a rien d’une mode sectorielle à un instant T », poursuit le responsable de Swen. Paul Moreno Blosseville se veut toutefois rassurant sur ce point. « Si une analyse solide a été réalisée en amont, nous nous trompons rarement sur une force vraiment inéluctable, tant l’inertie est importante. Le risque intervient plutôt lors de la déclinaison en secteurs, puis en entreprises. Identifier la bonne tendance ne met pas à l’abri de choisir le mauvais cheval. »
Quelles mégatendances ?
Quand il s’agit d’identifier ces dynamiques structurelles, un consensus assez large se dessine. « Nous nous attendons à des taux d’intérêt durablement élevés, à court comme à long terme, car les forces qui ont permis la désinflation se sont retournées en 2020, avec comme principaux moteurs la montée des tensions géopolitiques et l’approvisionnement en matières premières et en énergie, anticipe Paul Moreno Blosseville. Avec le Covid et la fermeture des frontières, les gouvernements ont réalisé que l’optimisation des flux mondiaux n’était pas pérenne et qu’il fallait repenser les chaînes logistiques. La guerre en Ukraine a montré que le temps de l’énergie bon marché et abondante était révolu. Il faut désormais se préoccuper de l’approvisionnement énergétique, avec la géopolitique et la transition climatique. » « Le Covid a mis en évidence des chaînes logistiques trop longues, ainsi que des enjeux de souveraineté, que ce soit pour le médicament ou l’agroalimentaire », ajoute Stanislas Cuny chez Amundi. Les bouleversements internationaux voient également la défense et la souveraineté remodeler les économies. Une conviction encore renforcée par le déclenchement de la guerre en Iran. Dans la Revue d’économie financière, l’économiste et inspecteur général des Finances Alain Quinet écrit que si l’Europe n’est pas en guerre, elle fait face à une accumulation de menaces géopolitiques qui la conduisent à réviser ses priorités économiques : « L’économie de guerre se caractérise par des interdépendances internationales fortes et une arsenalisation des échanges commerciaux et financiers, et induit une intense compétition technologique. Au-delà du renforcement des capacités militaires, l’économie de guerre implique de retrouver une autonomie stratégique et de sécuriser les approvisionnements critiques, tout en rattrapant le retard en innovation ». Selon Jean-Philippe Richaud, la santé, le vieillissement de la population et l’accompagnement des personnes sur les deuxième et troisième parties de leur vie peuvent aussi guider une stratégie d’investissement. Chez Geneo, François Rivolier estime même que ces évolutions démographiques peuvent être accentuées par le climat. Outre les opportunités de la Silver Economie, il anticipe aussi une hausse des décès et probablement une baisse de l’espérance de vie liée au réchauffement climatique. Les analystes se retrouvent également sur la transition énergétique qui ne devrait pas être infléchie par le relativisme ou les remises en cause de Donald Trump. « Si nous mettons nos investissements au service de la nature, ce n’est pas pour la beauté du geste, mais parce que nos analyses montrent une détérioration accélérée du climat, avec des effets notoires sur l’environnement et la biodiversité. Derrière ces impacts, il y a des besoins d’investissement conséquents », souligne Jean-Philippe Richaud. « Nous avons toujours investi autour de trois grandes ruptures qui redéfinissent le paysage industriel : le digital, la santé, et l’innovation environnementale et énergétique, avec désormais l’intelligence artificielle en clé de voûte », confirme Grégoire Sentilhes, président de la société de gestion NextStage.
Capital patient
Pour autant, le Private Equity est-il la seule classe d’actifs à même de capter ces profondes mutations ? La plate-forme de trading eToro vient, par exemple, de s’associer à Amundi pour lancer un portefeuille d’actions cotées autour des « mégatendances mondiales ». La sélection se concentre sur trois thématiques : environnement et ressources, évolutions sociales et démographiques, et technologie (robotique, intelligence artificielle, technologies de l’information et technologies des matériaux). Mais pour François Rivolier, c’est bien pour les actifs non cotés que l’identification de ces forces s’impose en priorité, du fait de la longue durée des investissements et de l’absence de liquidité : « Les sorties, c’est-à-dire la vente des participations détenues en portefeuille, sont devenues difficiles pour les entreprises qui ne sont pas inscrites dans des mégatendances ». « Il faut garder à l’esprit cet horizon d’au moins dix ans. Car si lors de la vente de l’entreprise, elle n’a pas encore cinq ans de croissance devant elle, moins d’acteurs seront intéressés, soutient Stanislas Cuny. En outre, l’investisseur en non-coté ne prend pas en charge le coût de la liquidité. Sur les marchés cotés, la liquidité quotidienne a un prix. C’est une des raisons pour lesquelles les performances du non coté sont supérieures. » Paul Moreno Blosseville estime, pour sa part, que ces transitions nécessitent du capital-patient pour laisser le temps aux investissements de porter leurs fruits. Chez NextStage, Grégoire Sentilhes voit aussi dans les évolutions démographiques de quoi justifier à lui seul l’investissement en capital-investissement : « La baisse progressive, mais significative, du nombre de personnes en âge de travailler, et donc de cotiser pour la retraite par répartition, est une transformation structurante et créer un besoin d’une épargne de long terme capable de générer au moins un rendement de 8-10 %. Le taux d’épargne des Français se situe désormais à 19 %, ce qui reflète leurs inquiétudes. Or sur le long terme, le capital-investissement reste la classe d’actifs le plus rentable et donc le meilleur outil pour optimiser la préparation de sa retraite (10-20 % d’allocation) », certifie-t-il. Un avis partagé par Olivier de Demandolx, associé chez Oliver Wyman, pour qui la retraite devient une problématique de plus en plus centrale pour l’industrie de la gestion d’actifs : « Au-delà du rendement, il existe une forte adéquation entre la retraite et les actifs non cotés, car l’argent peut être immobilisé pendant une longue période et sans contrainte de liquidité. C’est ce qui a été observé aux Etats-Unis où l’administration Trump a autorisé les Américains à investir dans des actifs privés via leur plan d’épargne-retraite d’entreprise 401(k) ». En France, la loi industrie verte a également ouvert les PER au Private Equity.
Technologie, démographie, environnement
Parmi tous les fonds disponibles sur des secteurs spécifiques, Amundi a lancé l’an dernier le troisième millésime d’une stratégie diversifiée appelée Mégatendances. Avec un milliard d’euros d’encours, le principal fonds de Private Equity du gérant d’actifs propose d’investir « dans les ETI en croissance portées par les grandes tendances qui transforment le monde », à savoir la technologie (digitalisation, IA et big data, savoir-faire industriels critiques), la démographie (vieillissement de la population, urbanisation, santé, bien-être et style de vie) et l’environnement. Un premier closing a été bouclé l’été dernier à 300 millions d’euros, pour une taille cible de 600 millions. Lancées en 2018 et 2022, les deux premières générations du fonds avaient réuni respectivement 320 et 460 millions d’euros. Le fonds vise un TRI brut de 20 % pour un portefeuille composé de quinze à vingt participations dans des entreprises françaises ou européennes. Il est accessible pour les investisseurs institutionnels à partir d’un million d’euros et sous forme de FCPR en unités de compte. Pour jouer ces évolutions, les gérants privilégient les entreprises déjà établies : « Dans certains secteurs, il pourrait être prématuré et trop risqué d’intervenir dès le capital-risque. Même si une technologie a été identifiée, comme l’ordinateur quantique, sa matérialisation dans les usages n’est pas encore avérée », avertit Jean-Philippe Richaud. « Nous investissons dans des entreprises déjà matures, leaders dans leur niche et rentables avec un portefeuille de clients », décrit Stanislas Cuny. N’y a-t-il pas un risque, malgré tout, d’investir dans des sociétés trop chères, dans la mesure où la plupart des gérants identifient les mêmes thèmes de prédilection. Grégoire Sentilhes s’en défend : « Nous privilégions des PME et ETI qui ne sont pas des grandes ou moyennes entreprises et qui sont valorisées sur des bases raisonnables, soit entre cinq et dix fois l’Ebitda ». Il reste l’option de s’intéresser à des entreprises dont le positionnement n’est pas encore aligné sur ces grands mouvements : « La création de valeur naît aussi d’entreprises comprenant des poches de business en déclin, à condition que le management ait la capacité de transformation d’un modèle d’affaires », suggère François Rivolier. L’expert recommande aussi de ne pas surestimer cette approche et de conserver un portefeuille bien diversifié : « Je suis un maniaque de la diversification sectorielle. Et j’ai tous les jours des indications qui m’encouragent à maintenir cette politique ».
« Le non-coté, segment le plus pertinent pour capter les mégatendances »
Boutros Thiery, directeur des investissements de Mercer (200 milliards d’euros d’actifs gérés ou conseillés sur le non-coté) en France, estime que le Private Equity est un véhicule plus adapté à l’investissement dans les grandes tendances économiques que les actifs cotés. Il défend une approche fondée sur des spécialistes sectoriels et trois dimensions : zone géographique, stade de maturité des entreprises et sélection des gérants.
Investissement Conseils : Les mégatendances économiques doivent-elles guider, selon vous, l’investissement en actifs non cotés ?
Boutros Thiery : Le non-coté constitue, de notre point de vue, le segment le plus pertinent pour capter les mégatendances économiques. En revanche, la gestion thématique, son équivalent sur les actifs cotés, est à manier avec beaucoup de précaution. Nous constatons la difficulté d’y créer une valeur ajoutée pour les investisseurs. Ce sont ces derniers qui assument les risques, tout en supportant des frais plus élevés.
Pourquoi est-ce, selon vous, plus difficile de créer de la valeur à partir des grandes évolutions économiques sur les actifs cotés ?
De nombreux fonds ont été lancés dans les actifs cotés, sur des thématiques de vieillissement de la population, de transition énergétique, de robotique, ou encore d’IA, etc. Mais d’après nos études, seulement 3 ou 4 % des gérants spécialisés parviennent à battre leur indice sectoriel. La sélection de valeurs reste difficile, les valorisations dépendant avant tout de logiques de flux. L’approche de distribution relève en fait plus d’un phénomène marketing, qui consiste à afficher une surperformance par rapport au MSCI World. Par exemple, la technologie a surperformé cet indice mondial ces dernières années en raison d’une forte croissance du secteur. Mais, en réalité, très peu de gérants ont fait mieux que les benchmarks techs.
En quoi les actifs non cotés sont-ils plus adaptés ?
Les actifs non cotés permettent une finesse d’investissement, secteur par secteur, et un accès à des gérants vraiment connectés à des industries précises. En matière d’investissement en Private Equity, en infrastructures et en immobilier, nous pouvons faire appel à des gérants qui sont experts d’un sujet en particulier et qui vont être en mesure de lancer des fonds sur les thématiques et les sous-secteurs précis que nous visons. Par ailleurs, les activités des sociétés non cotées, à un stade de développement plus précoces, sont généralement plus pures, plus focalisées sur un secteur et plus facilement identifiables que des entreprises cotées, beaucoup plus diversifiées.
Avez-vous mesuré la surperformance des fonds mégatendances dans le non-coté ?
Dans le non-coté, nous ne sommes pas dans un monde de benchmarks. Nous choisissons des gérants réellement experts. Quand ils sélectionnent une entreprise dans leur domaine de prédilection (IA, santé, digitalisation, vieillissement, etc.), ils leur apportent toute la force de leurs réseaux, un écosystème de financements, de M&A et toutes les composantes du Private Equity. Ils apportent une valeur ajoutée qui permet de viser des rendements bien plus élevés que les généralistes.
Visez-vous les mêmes thématiques quels que soient les stades de maturité des entreprises sous-jacentes ?
Nos vues de marché sont mises à jour trimestriellement, mais nous ne visons nécessairement pas les mêmes thématiques si nous nous intéressons aux LBO, au capital-risque ou bien aux infrastructures. A titre d’illustration, nous préférons aujourd’hui la digitalisation et la santé dans des phases précoces (venture capital ou growth) qu’à des stades de maturité plus avancés, comme le buy-out. C’est l’inverse sur le secteur de la défense. De même, nous ne nous intéressons pas aux mêmes tendances dans les différentes zones géographiques. Par exemple, aujourd’hui, nous sommes davantage positifs sur l’IA outre-Atlantique. En revanche, en matière de défense et de souveraineté, nous préférons l’Europe, où le marché a des besoins de financement plus importants. Il faut donc raisonner en trois dimensions : géographie, stade de maturité et type de gérants.
Comment choisissez-vous les bons gérants ?
Sur des stratégies thématiques pures non cotées, nous sélectionnons des gérants pourvus d’un historique de performance sur plusieurs millésimes, parfois 7, 8 ou 10, dotés d’une expérience du sourcing des entreprises et des sorties. Ces gérants savent prendre des risques particuliers en fonction des différents sous-secteurs. Dans le monde de la santé, ils savent identifier les marchés aux potentiels les plus importants.
La sagesse en termes d’investissement n’incite-t-elle pas à diversifier son portefeuille plutôt que de sélectionner certaines thématiques ? Est-on vraiment à l’abri d’une mégatendance qui serait invalidée après quelques années ?
Il est vrai que certaines thématiques présentées comme des mégatendances n’en sont pas. Mais notre recherche, qu’elle soit propriétaire ou externe, nous permet d’identifier les dynamiques assises sur de vrais besoins de financement et une évolution avérée de la société. Le vieillissement de la population est par exemple bien réel et confirmé par les statistiques. De même, les besoins de financement liés à la transition énergétique sont quantifiés sur le long terme. La réélection de Donald Trump n’y change rien, malgré quelques aléas.
Faut-il privilégier les fonds ou bien l’investissement direct dans les entreprises ?
Nous investissons dans des fonds et faisons confiance à des spécialistes. Nous nous appuyons sur leurs expertises pour nous positionner sur les bonnes phases de maturité et les bonnes zones géographiques. Néanmoins, se concentrer sur une mégatendance spécifique implique une augmentation du risque. C’est la raison pour laquelle nous construisons des portefeuilles diversifiés, investis sur certaines thématiques clés, aux côtés de stratégies généralistes qui apportent d’autres facteurs de stabilité. Nous n’indexons jamais un investisseur à un seul thème structurant.
Après le Pinel, le dispositif Jeanbrun incarne la nouvelle réponse publique à la crise de l’investissement locatif. Accueilli positivement mais jugé complexe et sélectif, il divise sur son efficacité réelle. Fera-t-il le poids conte l’inébranlable LMNP ? Le match est lancé.
Un nouveau souffle. Le lancement du plan Relance logement, annoncé en janvier pour répondre à la crise du logement en France, a de quoi rassurer les professions du bâtiment et de l’immobilier. Pour la première fois depuis longtemps, le gouvernement semblait prendre la mesure de la pénurie, se fixant l’objectif ambitieux de construire 2 millions de logements supplémentaires d’ici 2030, soit un rythme de quatre cent mille logements par an. Une dynamique amorcée dès 2026, avec la production de cinquante mille logements locatifs dans le parc privé et de cent-vingt-cinq mille logements sociaux. « L’Etat affiche ainsi sa volonté de prendre à bras-le-corps la question du déficit de logements en mettant fin à l’inaction passée et en ne laissant pas toute une filière s’effondrer », se réjouit Pascal Boulanger, président de la FPI. Pour atteindre ces objectifs, le plan s’appuie sur des leviers financiers, fiscaux, réglementaires et territoriaux. Un soutien massif est, notamment, apporté au logement social, avec une enveloppe supplémentaire de 500 millions d’euros, destinée à près de sept cents bailleurs sociaux, afin d’accélérer à la fois la construction neuve et la rénovation du parc existant. En parallèle, un dispositif fiscal inédit Relance logement est mis en place pour mobiliser l’épargne des ménages et encourager l’investissement locatif privé. « Face à l’ampleur et à l’urgence de la crise du logement, le gouvernement a fait le choix d’une réponse rapide, massive et structurelle, afin de rompre avec des délais de construction devenus incompatibles avec les besoins des Français. Cette accélération est indispensable : attendre quinze ans pour voir aboutir un projet de logement n’est plus acceptable dans le contexte actuel », fait savoir un porte-parole du ministère du Logement.
Nouveau statut du bailleur privé
Très attendu par la profession, le statut du bailleur privé a finalement pris forme sous les traits du dispositif Jeanbrun, introduit dans la loi de finances 2026. « Le gouvernement a engagé un travail de fond sur le statut du bailleur privé, à travers un amendement gouvernemental au projet de loi de finances. Le ministère s’est fortement mobilisé pour réécrire ce statut et le rendre plus ambitieux, mieux dimensionné et plus attractif. Cette approche repose sur une conviction : le logement ne doit pas être appréhendé uniquement à travers son coût budgétaire immédiat, mais aussi à travers ce qu’il rapporte à la collectivité, en termes d’activité économique, de TVA et de recettes fiscales », commente le porte-parole. Un mécanisme fiscal incitatif Le dispositif Jeanbrun repose sur un principe d’amortissement fiscal, permettant de déduire une partie de la valeur du bien immobilier des revenus fonciers et de générer un déficit imputable sur le revenu global. L’amortissement s’applique sur 80 % de la valeur du bien immobilier, hors foncier. Le taux annuel d’amortissement varie entre 3 et 5,5 % selon la catégorie de loyer pratiquée (intermédiaires, sociaux ou très sociaux). Le déficit foncier généré par cet amortissement est imputable sur le revenu global dans la limite de 10 700 euros par an. Pour être éligible, le bien doit impérativement être situé dans un immeuble collectif. Les logements éligibles peuvent être neufs, sous réserve de respecter la RE2020 et d’atteindre une performance énergétique classée A, B ou C selon le DPE, ou anciens, à condition de faire l’objet de travaux lourds représentant au moins 30 % du prix d’acquisition et permettant d’atteindre également un DPE classé A, B ou C. L’investisseur doit s’engager à louer le bien nu pendant une durée minimale de neuf ans, sous condition de ressources des locataires et à l’exclusion de membres du cercle familial. Le dispositif présente l’avantage de s’appliquer sur l’ensemble du territoire français, aussi bien dans le neuf que dans l’ancien. En revanche, il exclut les maisons individuelles et la location meublée. Par ailleurs, la gestion du bien doit obligatoirement être réalisée sous le régime réel d’imposition, impliquant une gestion comptable plus rigoureuse et technique pour l’investisseur. « Ce mécanisme se veut à la fois incitatif et généreux. Il est conçu pour produire des effets rapides et pourrait permettre la création de jusqu’à cinquante mille logements supplémentaires par an. En mobilisant l’épargne des Français, notamment via des placements existants, il vise à remettre rapidement des capitaux dans le circuit du logement et à faire la différence à court terme », estime le ministère. Sera-t-il, pour autant, suffisamment efficace pour atteindre les objectifs du plan de relance ?
Une relance de l’investissement privé ?
Ces mesures d’urgence, intégrées au projet de loi de finances, constituent la première pierre du grand plan logement, dont le dispositif fiscal Jeanbrun sera la clé de voûte. « La mise en place du statut du bailleur privé pourrait être “l’étincelle” réclamée par la profession pour relancer l’investissement locatif, indispensable au déclenchement des opérations de promotion », avance Pascal Boulanger. Après une année jugée « catastrophique » par le président de la FPI, avec seulement 9 469 réservations d’investisseurs enregistrées, contre 62 000 dans une année normale, ce coup de pouce fiscal ouvre des perspectives de reprise. « L’annonce du statut de bailleur privé et du dispositif Jeanbrun est perçue positivement et pourrait permettre un retour progressif des investisseurs vers un niveau de 15 % », anticipe Sandrine Allonier, porte-parole du réseau Vousfinancer. En 2025, la part des investisseurs est tombée à 10 % des souscriptions réalisées par le courtier, contre 15 à 20 % auparavant.
Des espoirs et des doutes
Toutefois, si ce nouveau cadre fiscal envoie un message d’espoir au marché, sa complexité et ses conditions – notamment le plafonnement des loyers – suscitent des doutes au sein de la profession. Selon l’Association professionnelle des intermédiaires en crédits (Apic), la version remaniée du statut du bailleur privé, inscrite dans le budget 2026, diffère sensiblement des paramètres plus généreux évoqués avec la filière : « les taux d’amortissement ont été abaissés et les seuils de travaux relevés dans l’ancien, entraînant une baisse nette de l’attractivité fiscale. Cette révision à la baisse réduit les gains pour les investisseurs et pourrait limiter l’ampleur du rebond attendu sur l’investissement locatif », déplore Caroline Arnould, présidente de l’Apic. Celle-ci rappelle que dans un contexte de pouvoir d’achat contraint et de conditions de crédit plus strictes, une incitation fiscale de « demi-mesure » ne suffira pas à faire revenir massivement les investisseurs privés vers le neuf. « Là encore, seuls les profils les mieux dotés, capables de supporter la complexité et la durée de l’engagement, seront réellement en position de tirer parti du dispositif », soutient-elle. Aussi, bien qu’incitatifs, les effets du Jeanbrun, limités à un cercle restreint d’investisseurs patrimoniaux très aguerris seraient loin de provoquer un véritable choc d’offre.
Investir dans l’immobilier neuf
Le dispositif Jeanbrun se rapproche par certains aspects du régime LMNP à travers sa logique d’amortissement comptable, qui permet de gommer le résultat locatif et de neutraliser la fiscalité sur les loyers. Mais dispose-t-il des mêmes qualités ? Ou risque-t-il de faire de l’ombre au régime du loueur meublé, dont les avantages ont été rabotés par la loi de finances pour 2025, qui a réintégré l’amortissement dans le calcul de la plus-value (hors résidences étudiantes, seniors et Ehpad) ? Un comparatif s’impose entre ces deux dispositifs d’apparence comparable et pourtant bien différents.
Rentabilités comparables, sous condition
La montée en puissance du dispositif Jeanbrun reste timide, le temps que les investisseurs s’approprient ses mécanismes. « Les douze prochains mois seront déterminants pour mesurer l’existence d’une demande réelle », annonce Philippe Buyens, directeur général de Capifrance. A l’inverse, le LMNP, solidement ancré dans le paysage de l’investissement locatif, bénéficie encore pleinement de l’effet de report du Pinel. Au second semestre 2025, le régime se classait en tête des solutions d’investissement, représentant 58,7 % des simulations recensées par le laboratoire de l’investisseur TopInvest. Sur le marché du neuf, les niveaux de rendement affichés par le dispositif Jeanbrun se rapprochent pourtant de ceux du LMNP géré, à certaines conditions. « La rentabilité attendue se situe autour de 4 %, avec des écarts selon la localisation : environ 3,5 % en première couronne et jusqu’à 4,5 % en province », souligne Philippe Jarlot, président de MDH Promotion. Il rappelle que dans les zones les plus tendues, les loyers sociaux ou très sociaux sont, en revanche, difficilement compatibles avec les attentes des investisseurs, d’autant qu’ils ne sont pas cumulables avec certains dispositifs complémentaires. Pour se rapprocher des performances du meublé géré, l’investisseur en Jeanbrun devra donc privilégier le loyer intermédiaire. « Ce segment apparaît plus équilibré que les loyers sociaux ou très sociaux, qui cumulent des contraintes de gestion plus fortes, des loyers plus faibles et un risque d’impayés plus élevé. Le logement social ne s’improvise pas : il suppose un accompagnement spécifique des locataires soumis à des conditions de ressources. Par ailleurs, des taux d’amortissement plus élevés ne suffisent pas toujours à compenser la faiblesse des loyers », analyse Chrystèle Marchand, directrice de la stratégie commerciale chez Cogedim.
Effet « booster » du LLI
En conservant la liberté de fixation des loyers dans les zones tendues, le LMNP affiche des performances supérieures en matière de rendement. De son côté, le Jeanbrun, associé au logement locatif intermédiaire (LLI), réservé aux zones tendues Abis et B1, vient cumuler plusieurs leviers d’optimisation, à savoir la décote à l’acquisition, les mécanismes d’amortissement et une fiscalité allégée. « Le dispositif Jeanbrun est encore plus efficace lorsqu’il est adossé au LLI », affirme Frédéric Boisset, directeur général adjoint promotion France Ouest de Bouygues Immobilier, pour lequel ce montage agit comme un « véritable effet booster », renforçant sensiblement l’intérêt économique des opérations, alors même que le LLI, pris isolément, n’a pas su trouver son public. A titre d’exemple, Bouygues Immobilier commercialise à Tours (zone B1), au sein de la résidence Urban Lodges, un T3 de 62 m2 avec balcon, proposé à 279 000 euros, éligible au dispositif Jeanbrun, et générant une économie fiscale annuelle d’environ 5 651 euros, pour un effort d’épargne moyen de 389 euros par mois, pour un couple avec des revenus fonciers et un taux marginal d’imposition à 41 %. « Combinée au LLI, cette opération peut atteindre des niveaux de rentabilité renforcés, tout en respectant des loyers intermédiaires proches de ceux observés sous le Pinel », explique le directeur. Conçu initialement pour la location nue, le LLI meublé s’inscrit dans le prolongement d’un dispositif instauré en 2014, d’abord réservé aux investisseurs institutionnels, puis ouvert depuis 2024 aux personnes morales, via des SCI à l’IR ou des Sarl de famille. Dans le neuf, il ouvre droit à une TVA à 10 %, sous réserve du respect de plafonds de ressources des locataires sur une durée minimale de vingt ans, avec, en contrepartie, un crédit d’impôt venant neutraliser la taxe foncière.
Un outil de défiscalisation ciblé
Le dispositif Jeanbrun bénéficie d’un amortissement fiscal s’élevant à 3,5 % par an pour un logement à loyer intermédiaire plafonné à 8 000 euros, à 4,5 % pour un logement social plafonné à 10 000 euros, et à 5,5 % pour un logement très social plafonné à 12 000 euros. « Avec cette approche, l’indexation des loyers n’est pas perçue comme un levier de rentabilité, mais plutôt comme un outil de défiscalisation : plus le loyer est bas, plus l’avantage fiscal est important », résume Antoine Guillorit, directeur stratégique chez Interconstruction. Le dispositif, qui permet de neutraliser en grande partie la fiscalité sur les revenus fonciers grâce au mécanisme d’amortissement, combiné à la déduction des intérêts d’emprunt et des charges, s’adresse, avant tout, à des investisseurs disposant d’un taux marginal d’imposition élevé et d’une bonne maîtrise des mécanismes fiscaux, souvent dans le cadre d’une SCI à l’impôt sur le revenu. « Dans sa version dite classique, le dispositif devient pertinent à partir d’une TMI d’au moins 30 % », concède Frédéric Boisset. L’intérêt du dispositif croissant mécaniquement avec le taux d’imposition, le contribuable faiblement fiscalisé y trouvera un avantage limité, à quelques nuances près. « L’intérêt réel du dispositif dépend toujours de la situation personnelle de l’investisseur, de ses objectifs d’épargne, du niveau de loyer dans le secteur et du prix du bien », rappelle Chrystèle Marchand. Ciblant volontairement des profils à fiscalité élevée, le Jeanbrun opère une sélection plus forte à l’entrée.
Deux cibles d’investisseurs
Alors que le retrait des investisseurs en 2025 est largement attribué au manque de visibilité fiscale, après près de dix-huit mois de flou budgétaire, le Jeanbrun répond précisément aux attentes d’un public initié, soumis à une pression fiscale plus forte, que ne visait pas le Pinel. « Le mécanisme apparaît particulièrement adapté à des profils de secundo-investisseurs qui perçoivent déjà des revenus fonciers », affirme Gauthier Martiny, directeur Business Unit-Bouygues Immobilier chez Valorissimo. Dans le cadre du dispositif Jeanbrun, le choix du loyer intermédiaire suppose que le montant de l’investissement soit suffisamment élevé pour tirer profit de l’amortissement. « Le dispositif se révèle ainsi particulièrement efficace sur des enveloppes comprises entre 180 000 et 285 000 euros, en complément d’une offre LMNP majoritairement positionnée autour de 90 000 à 120 000 euros, répondant à une plus large palette de profils investisseurs. A titre d’exemple, avec un apport compris entre 10 000 et 15 000 euros, un particulier peut aujourd’hui accéder à un LMNP, avec un effort d’épargne d’environ 150 euros par mois, correspondant à la cible naturelle de ce régime », calcule le directeur. A l’inverse, le Jeanbrun s’adresse à des investisseurs disposant d’une capacité d’épargne élevée, avec un effort mensuel estimé autour de 300 euros pour un T2 et pouvant atteindre 450 euros pour un T3. « Le Jeanbrun et le LMNP ne s’adressent pas aux mêmes publics. Le LMNP géré correspond avant tout à des profils de primo-investisseurs recherchant une solution simple, clé en main, très lisible et faiblement contraignante sur le plan fiscal. A l’inverse, le Jeanbrun cible un investisseur plus classique, disposant d’une marge de manœuvre plus large, avec la possibilité de gérer son bien lui-même ou de déléguer », conclut Philippe Buyens.
Logique de détention longue
Complémentaires, plutôt que concurrents, les deux dispositifs s’inscrivent dans une logique de détention longue, avec leurs avantages et leurs limites. « L’engagement de location sur neuf ans du Jeanbrun peut apparaître comme une contrainte, mais nous y voyons, au contraire, une logique vertueuse de temps long, qui renforce la sécurité patrimoniale », indique Chrystèle Marchand. De fait, pour bénéficier pleinement de l’amortissement, l’investisseur doit conserver le bien sur une durée significative, pouvant aller jusqu’à vingt ans. « Dans cette optique, le Jeanbrun est non plus perçu comme un outil de défiscalisation ponctuelle, mais comme un moyen de générer une rentabilité nette, stable et peu fiscalisée », souligne Philippe Jadot. De son côté, le LMNP (loueur en meublé non professionnel), plus complexe sur le plan technique, en raison des obligations comptables et de gestion, demeure plus performant que le dispositif Jeanbrun et délivre des revenus fonciers plus élevés. Si la réintégration des amortissements dans le calcul de la plus-value à la revente constitue un point de vigilance important, susceptible de réduire une partie de l’avantage fiscal du LMNP, pour Antoine Guillorit, cela ne vient pas remettre en cause la pertinence dans une logique patrimoniale de long terme. Il mentionne, en outre, l’existence de « belles opportunités » sur le segment des résidences gérées, notamment sur le coliving étudiant, avec une demande soutenue en Ile-de-France et dans les grandes métropoles régionales (des opérations sont sorties fin 2025, à Châtillon, Poissy et Pontoise, et en cours de développement à Courbevoie et à Bussy-Saint-Georges), ou encore, la rentabilité améliorée des meublés non gérés, moins chers à l’acquisition et sans engagement commercial, autrement dit plus faciles à revendre.
Investir dans l’ancien
S’il fait relativement consensus dans le neuf, le dispositif fiscal Jeanbrun soulève de nombreuses interrogations sur le marché de l’ancien, en raison de ses critères techniques et financiers trop exigeants, susceptibles de décourager les investisseurs, mais surtout, d’une rentabilité et d’une fiscalité, quoiqu’intéressante, toujours moins attractives que celles du régime loueur de meublé non professionnel. Sans un assouplissement du texte initial, le statut du bailleur privé risque de rester théorique et peu utilisé par les investisseurs, au détriment de l’objectif, louable, de rénovation du parc ancien.
Le poids des travaux
Le dispositif Jeanbrun a vocation à encourager la rénovation énergétique des logements anciens en orientant l’investissement locatif vers des rénovations lourdes. Plusieurs freins majeurs en limitent toutefois l’efficacité. Les exigences techniques sont jugées particulièrement contraignantes. Le seuil de 30 % de travaux (potentiellement abaissé à 20 %) constitue une barrière financière importante et l’obligation d’atteindre une étiquette énergétique A ou B après travaux est considérée comme quasi irréalisable dans l’ancien. « Les incertitudes liées aux devis, la dérive quasi systématique des coûts et la difficulté à obtenir un saut énergétique aussi ambitieux rendent les opérations complexes et risquées. Les biens réellement adaptés à ce schéma sont rares, souvent limités à des passoires thermiques spécifiques ou à des logements classés D pouvant viser un niveau B après travaux », explique Michaël Dos Santos, directeur du conseil en patrimoine immobilier du groupe Evoriel. La problématique se pose d’autant plus en copropriété, où la faisabilité des travaux dépend de décisions collectives, parfois difficiles à obtenir en assemblée générale. Les travaux lourds nécessaires, tels que l’isolation des toitures, des combles ou le ravalement par l’extérieur, impliquent des budgets importants et une majorité de copropriétaires favorables, restreignant fortement le champ des possibles. « Dans un immeuble, un propriétaire n’est pas maître de son destin énergétique. Isoler un appartement par l’intérieur sans traiter les ponts thermiques de la structure ou sans changer le système de chauffage collectif limite drastiquement les gains de performance », alerte Thierry Abriat, directeur général d’illiCO travaux. A cela s’ajoute une fenêtre de tir limitée dans le temps, le dispositif étant prévu sur trois ans, rendant difficile la réalisation de projets de réhabilitation lourde dans des délais aussi contraints. Enfin, et surtout, les amortissements prévus par le Jeanbrun dans l’ancien sont plafonnés, limitant l’ampleur de l’avantage fiscal.
La rentabilité en question
Plébiscité pour son absence de zonage qui facilite la recherche d’opportunités sur le territoire, la rentabilité économique du Jeanbrun interroge. « Entre le coût des travaux dans l’ancien et le plafonnement des loyers, certaines opérations affichent des rendements inférieurs à 3 %, un niveau jugé peu attractif par de nombreux investisseurs », note Michaël Dos Santos. En effet, si le principal argument mis en avant reste la génération d’un revenu net d’impôt grâce aux amortissements, en contrepartie, le niveau de loyer, notamment en social ou très social, délivre un rendement faible, parfois proche de 1 %. Pour Estelle Billi, ingénieure patrimoniale et fiscale chez Advenis Gestion Privée, la rentabilité réelle de l’investissement doit être analysée au regard du montant investi, des normes énergétiques à respecter et des plafonds de loyers imposés. « Dans certaines situations, notamment hors des métropoles soumises à l’encadrement des loyers, et si l’investisseur a déjà des revenus fonciers positifs, le recours au déficit foncier classique peut s’avérer plus opportun que le Jeanbrun. A l’inverse, dans les grandes agglomérations, la contrainte des plafonds de loyers impose une analyse très fine de la pertinence du dispositif », analyse-t-elle. De plus, sur l’ensemble de la durée d’investissement, le bien doit être loué pendant neuf ans avec des loyers inférieurs au marché, en location nue : de quoi soulever des interrogations au moment de la revente, selon Thaïs Castang, associée du cabinet L&A Finance. « La question se pose notamment de l’attractivité du bien pour un futur acquéreur, en particulier lorsqu’il a été exploité en loyer social ou très social. La remise à niveau du loyer suppose alors de justifier une hausse, ce qui peut s’avérer complexe dans les zones soumises à l’encadrement des loyers. Cette contrainte structurelle alimente les doutes sur la liquidité du produit à terme », prévient-elle. A l’inverse, la location meublée conserve un attrait fort auprès des investisseurs, grâce à l’absence de plafonnement des loyers, la flexibilité des baux d’un an et la possibilité de louer à des ascendants ou descendants. Les loyers meublés, généralement supérieurs à ceux de la location nue en raison des services et équipements proposés, renforcent la rentabilité. « Les taux de rendement observés se situent généralement entre 4 et 6 %, dans un contexte où l’investissement immobilier a été moins dynamique en 2025. Dans ce contexte, le match entre Jeanbrun et LMNP penche clairement en faveur du meublé, d’autant que les attentes en matière de prestations se sont fortement élevées ces dernières années », indique Arnaud Hacquart, président d’Imodirect.
K-O fiscal pour… le Jeanbrun
Moins performant en termes de rendement, le Jeanbrun se veut plus percutant sur la fiscalité, combinant amortissement annuel et déficit foncier, imputable sur le revenu global jusqu’à 10 700 euros. Cette association constitue un levier puissant, notamment pour les opérations de rénovation importantes. En revanche, le doublement du déficit foncier pour travaux énergétiques n’est, à ce jour, pas cumulable avec le Jeanbrun : « une incohérence au regard des objectifs du texte et non-sens compte tenu de la nature des travaux demandés pour être éligibles », selon Thierry Abriat. En comparaison, le régime meublé conserve tout son intérêt fiscal, et ce, malgré la réintégration des amortissements dans le calcul de la plus-value. « Les abattements pour durée de détention qui s’appliquent sur la plus-value immobilière lors de la cession d’un bien, selon le régime des plus-values des particuliers (article 150 U du Code général des impôts) sont progressifs et vont jusqu’à une exonération totale de l’IR après vingt-deux ans et des prélèvements sociaux après trente ans, limitant fortement l’impact de cette mesure », rassure Arnaud Hacquart, précisant que les résidences gérées, notamment étudiantes et seniors, restent par ailleurs exclues de cette réintégration, ce qui renforce leur attractivité. « Aucune mesure ne remet en cause les fondamentaux du LMNP, ni l’amortissement en régime réel qui conserve toute sa souplesse sur un marché locatif tendu, par conséquent favorable aux propriétaires », soutient-il. Autre point à considérer, le Jeanbrun reste un mécanisme ponctuel, d’une durée de vie annoncée de trois ans et destiné à l’acquéreur initial, sans véritable continuité statutaire, là où le régime meublé profite durablement aux propriétaires successifs. « Le Jeanbrun impose des contraintes fortes sans offrir la même souplesse à la revente. De ce point de vue, il serait plus juste d’en parler comme d’un dispositif temporaire, limité dans le temps, plutôt que comme un véritable statut pérenne du bailleur privé », estime Edouard Fourniau, président de Consultim Groupe. En outre, le Jeanbrun nécessite une ingénierie fiscale fine, et une parfaite maîtrise des mécanismes d’amortissement et de déficit reportable, sous peine de requalification ou de remise en cause par l’administration fiscale.
Nouvelles stratégies de location meublée
La location meublée de courte durée devenant de plus en plus difficile à pratiquer, en raison du durcissement des contraintes réglementaires locales, des évolutions fiscales et d’un contrôle accru des collectivités, de nouveaux modèles locatifs se développent. Dans la capitale et sa proche couronne, où la location meublée est fortement contrainte par l’encadrement des loyers et par les restrictions sur le meublé de tourisme, le réseau Paris Attitude s’est spécialisé dans la location d’appartements aux entreprises. Le bail est signé au nom de l’entreprise, autorisant à sortir du cadre de l’encadrement des loyers. « L’absence d’encadrement des loyers nous permet de fixer des loyers en adéquation avec l’économie réelle de l’investissement, parfois jusqu’à 30 % au-dessus des loyers de référence à Paris », indique Michael Donteville, directeur des opérations chez Paris Attitude. Ces baux, généralement conclus pour une durée minimale d’un an, sans renouvellement tacite, offrent une flexibilité appréciée par les propriétaires qui souhaitent conserver la possibilité de récupérer leur logement. La durée peut s’étendre jusqu’à trois ans selon les besoins, avec des conditions de préavis alignées sur les usages classiques. « Ce type de bail, régi par le Code civil, offre une plus grande liberté contractuelle, sans contraintes spécifiques supplémentaires pour le propriétaire. Il n’est pas nécessaire de détenir le bien via une SCI, un particulier pouvant parfaitement louer en direct sous bail société », détaille le directeur des opérations, qui insiste sur la nécessité de vigilance dans les stratégies de location meublée. « Il est essentiel d’identifier précisément la cible locative, qu’il s’agisse de particuliers ou d’entreprises, et d’anticiper les contraintes juridiques locales, qui varient fortement d’une ville à l’autre. Chaque territoire impose une stratégie spécifique, d’autant que l’encadrement des loyers reste concentré sur les grandes métropoles, tandis que certaines villes moyennes, comme Nantes ou Nice, présentent des situations intermédiaires. Les échéances électorales municipales constituent également un facteur de vigilance dans les décisions d’investissement », prévient-il. Autre alternative, la location meublée de moyenne durée. Présente en France depuis 2022, la plate-forme numérique Wunderflat, spécialisée sur ce segment de marché, met en relation propriétaires et locataires intéressés. « La demande pour la moyenne durée s’est fortement accélérée avec le développement du télétravail. La création du bail mobilité en 2018 a permis d’encadrer juridiquement ces usages et de répondre à des besoins de mobilité de plus en plus fréquents », explique Gabriel Brüser, directeur France de Wunderflat. La moyenne durée couvre des périodes allant généralement d’un à douze mois et s’appuie sur différents cadres juridiques, comme le bail mobilité, le bail société ou le bail civil, tous régis par les principes du droit du logement issus de la loi Alur. Cette durée déterminée offre aux propriétaires une meilleure visibilité : « La rentabilité du modèle repose moins sur une hausse excessive du loyer que sur un meilleur taux d’occupation, les logements meublés se louant plus facilement et connaissant moins de vacance locative. La durée plus courte des séjours, souvent comprise entre trois et six mois, réduit les risques d’impayés et de dégradation, les situations personnelles des locataires évoluant moins fortement sur ces périodes », souligne Gabriel Brüser. La location de moyenne durée permet également à certains propriétaires de remettre des biens sur le marché, notamment dans des situations de transition, comme une expatriation partielle, une occupation intermittente du logement ou un projet de vente en cours. Elle contribue ainsi à réinjecter sur le marché des logements qui resteraient autrement vacants ou sous-utilisés. « Dans certaines zones touristiques, la moyenne durée répond aussi à de nouveaux usages, notamment l’arrivée de travailleurs à distance hors saison. Ce modèle permet aux bailleurs de rester positionnés sur des secteurs résidentiels sans basculer vers une activité touristique fortement contrainte », conclut Gabriel Brüser.
Lever les freins à la production de logements
Le plan Relance logement vise à lever les freins structurels qui ralentissent la production de logements, en prévoyant une simplification des procédures administratives et d’urbanisme, ainsi qu’une accélération de la transformation des bâtiments tertiaires en logements résidentiels. Une innovation majeure de ce plan réside, notamment, dans la création des « zones à bâtir d’urgence ». Ces territoires, identifiés comme prioritaires, bénéficieront de dérogations temporaires aux normes existantes. Inspirées de dispositifs exceptionnels déjà utilisés pour des projets d’envergure nationale, tels que la rénovation de Notre-Dame de Paris, ces dérogations permettront d’assouplir certaines règles d’urbanisme, comme les hauteurs, la densité ou certaines obligations techniques, afin de réduire les délais et de sécuriser les projets. Les élus locaux disposeront d’outils spécifiques pour accélérer les décisions et faciliter la réalisation des opérations, tout en adaptant les projets aux réalités locales. « Dans les territoires où les procédures, les normes et les règles d’aménagement doivent être adaptées, il s’agit de permettre des décisions uniques d’aménagement, validées par l’Etat, afin d’éviter des recours qui bloquent les projets pendant des années et de permettre aux élus de bâtir plus vite », explique le porte-parole du ministère. Le plan Relance logement s’inscrit dans une réforme plus large de l’action publique territoriale. Un projet de loi de décentralisation et de réforme de l’Etat viendra renforcer les capacités d’action des collectivités locales en matière de logement, en leur donnant davantage de marges de manœuvre tout en assurant un accompagnement stratégique et financier de l’Etat.
Un volet environnemental ambitieux
Le gouvernement a, par ailleurs, musclé sa politique environnementale. Le volet sur la rénovation énergétique a été renforcé, avec la réouverture de MaPrimeRénov’ à l’ensemble des ménages et la sanctuarisation de 3,6 milliards d’euros. Un dispositif spécifique permettra aux propriétaires de logements classés F et G de continuer à louer, à condition de s’engager formellement dans des travaux de rénovation dans un délai de trois ans. La signature d’un contrat avec un artisan, accompagnée de devis, constituera une preuve d’engagement. Cette mesure permettra de maintenir jusqu’à sept cent mille logements par an sur le marché, tout en donnant aux propriétaires les moyens concrets de rénover. Par ailleurs, le ministère travaille à la création d’une banque de la rénovation, destinée notamment aux copropriétés. Objectif : faciliter le financement des travaux en permettant un portage bancaire, avec un remboursement étalé via les charges, plutôt que de faire peser immédiatement l’effort financier sur les copropriétaires. Enfin, le gouvernement a engagé un travail de fiabilisation du diagnostic de performance énergétique. Sur la base des travaux et rapports existants, des assises des diagnostiqueurs seront organisées afin d’améliorer la traçabilité, d’harmoniser les pratiques et de structurer durablement la profession.
Exemple d’un investissement en Jeanbrun couplé au LLI

Pour un T3 dans la résidence Urban Lodges à Tours (Indre-et-Loire)
Zonage fiscal : B1. Surface : 62,06 m2 (3 pièces). Balcon : 27,05 m2. Prix : 279 000 € (TTC avec TVA à 20 %)
Simulation pour un couple sans enfant avec revenus fonciers et un TMI à 41 % :
- économie d’impôt moyenne sur les neuf premières années : 5 651 €/an. - effort moyen net sur la durée de l’amortissement : 389 €/mois.
Simulation pour un couple sans enfant et sans revenu foncier avec un TMI à 41 % :
- économie d’impôt moyenne sur les neuf premières années : 2 834 €/an. - effort moyen net sur la durée de l’amortissement : 511 €/mois. Source : Bouygues Immobilier.
Etude de Monsieur et Madame Jeanbrun
Situation actuelle : mariés. Revenu net imposable 2025 : 108 000 €. Nombre de parts fiscales : 2,5. TMI : 30 %. Impôt sur le revenu payé (2025) : 16 801 €.
Investissement : montant total : 270 300 € (264 000 € pour l’acquisition immobilière et 6 300 € de frais de notaire). Localisation du bien : zone Abis. Loyer plafond hors charges : 959 €/mois à partir du 01/01/2028. Revalorisation locative annuelle : 1 %. Charges récurrentes : 10 % du loyer + 48 € par mois, revalorisées de 1 % par an. Taxe foncière : 100 % du loyer mensuel, prise en compte à partir de la livraison.
Financement : apport personnel : 72 800 € (01/07/2026). Prêt amortissable : 200 000 € à un taux de 3,20 % sur 258 mois. Mensualité du prêt : 1 238,55 €.
Résultats financiers : dépenses mensuelles : 1 375 € (incluant remboursement de prêt, assurance, charges, taxe foncière, etc.). Recettes mensuelles : 1 025 € (loyers et économies d’impôts). Epargne moyenne mensuelle : 351 €. Rendement net de l’épargne : 3,04 %.
Projection sur 20 ans : total des loyers encaissés : 225 842 €. Economies fiscales et sociales : 13 476 €. Remboursement du capital emprunté : 209 821 €. Patrimoine au terme (valeur revalorisée du bien) : 264 000 €. Capital constitué au terme : 235 390 €. Rente locative annuelle : 13 772 € (soit 1 148 € par mois).
Bilan patrimonial : total des emplois : 423 254 €. Total des ressources : 503 318 €. Gain net au terme de l’investissement : 80 064 €.
Conclusion Cet investissement immobilier dans un bien neuf en zone Abis, financé par un apport personnel et un prêt amortissable, permet de constituer un patrimoine revalorisé de 264 000 € au terme de vingt ans. Il génère un complément de retraite annuel de 13 772 € (1 148 €/mois) et un gain net de 80 064 €.
Source : Evoriel
« Les Buddenbrook » de Thomas Mann, prix Nobel de littérature en 1929, retrace le déclin d’une dynastie de marchands de Lübeck sur quatre générations. Ce roman a donné son nom à la « loi des Buddenbrook », reprise aujourd’hui par de nombreux professionnels et chercheurs, pour illustrer l’essoufflement d’une entreprise familiale au fil des générations qui la dirigent.
La baisse du dollar a relancé le débat sur la dédollarisation de l’économie. Sans remettre en cause la domination du billet vert, les investisseurs commencent à diversifier leurs portefeuilles. Or, matières premières, marchés émergents et actifs réels gagnent en attractivité dans ce nouvel environnement.
Dans le contexte politico-financier instable de la France, l’attrait pour l’assurance-vie du Grand-Duché va croissant. Encore faut-il y venir pour de bonnes raisons. Explications et conseils.
Les temps sont porteurs pour l’assurance-vie luxembourgeoise, du moins en France. Tous les pros le constatent : la situation politique et financière de notre pays ne rassure pas, poussant nombre de ménages fortunés à aller voir ailleurs. Où ? Au Luxembourg, bien sûr. Toutes fraîches, les statistiques de l’ACA (Association professionnelle des assureurs) pour 2025 confirment que la France est de loin le premier client de l’assurance-vie luxembourgeoise (voir encadré). Un client pesant quelque 100 milliards d’euros gérés dans les compagnies agréées au Grand-Duché, qu’il s’agisse d’assureurs 100 % luxembourgeois ou de filiales de groupes français/européens. L’Italie pointe en deuxième position, avec environ 35 milliards placés dans le deuxième plus petit Etat de l’Union européenne (derrière Malte).
Non, le Luxembourg n’est pas un paradis fiscal !
Ce n’est pas pour ces forêts, qui recouvrent un tiers du territoire, mais bien pour sa place financière solide, comptant plus de cent-vingt banques internationales, son faible endettement, sa politique équilibrée et le maintien du triple A par les agences de notation financière, que le Luxembourg attire les ménages inquiets. Sans surprise, l’assurance-vie est une solution privilégiée pour cette mobilité de l’épargne avec de solides arguments à la clé, nous allons y venir. Pas si vite, toutefois. Tordons aussitôt le cou à une méprise parfois répétée : le Luxembourg n’est pas un paradis fiscal ! Investir dans un contrat de droit luxembourgeois est une opération parfaitement légale, à charge pour l’épargnant de la déclarer au fisc. Ensuite, il faut souligner que « l’assurance vie luxembourgeoise n’est sûrement pas destinée à tous les épargnants, qu’elle s’adresse à des patrimoines financiers conséquents, a minima 250 000 euros et à une clientèle ouverte, capable d’aller sur les marchés financiers, avertit au préalable Olivier Herbout, cofondateur de Ramify, une plateforme d’investissement et de conseil en gestion de patrimoine en ligne. Inutile donc de souscrire un contrat luxembourgeois pour y faire du fonds en euros, par exemple. » Voilà qui réduit déjà le champ des prétendants. Reste ensuite à bien cibler l’intérêt de cette solution. « Outre une sécurité renforcée, avec les fonds remis à une banque dépositaire et non chez l’assureur, la raison majeure réside dans l’accès à un univers d’investissement quasi illimité, poursuit Olivier Herbout. Par exemple, il est très difficile d’accéder aux matières premières, comme l’or, dans les contrats français, alors que c’est possible dans un contrat luxembourgeois. Globalement, la diversification sur les classes d’actifs et en leur sein est plus grande au Luxembourg qu’en France. Au-delà des questions financières, l’assurance-vie luxembourgeoise va aussi s’inscrire dans le cadre d’un projet de vie. Les personnes sachant qu’elles seront amenées à changer de pays de résidence ont ainsi intérêt à opter pour ce produit, beaucoup plus adaptatif qu’un contrat français, avec sa neutralité fiscale et la possibilité d’y investir dans différentes devises. En somme, dès lors que les frais sont contenus, un contrat luxembourgeois apporte plus de sécurité, plus de flexibilité pour les ménages mobiles et plus de solutions financières pour investir. » L’essentiel est posé. Etudions maintenant ces trois points dans le détail.
Un cadre robuste et rassurant
Investir au Luxembourg, c’est profiter d’une sécurité renforcée sur ses avoirs. Les contours de cet argument méritent toutefois d’être mieux définis pour en saisir toute la portée. Tout comme en France, le distributeur d’une assurance-vie luxembourgeoise n’est pas responsable de la sécurité des fonds investis. Qu’ils soient commercialisés par des départements de banques privées, des family offices ou des courtiers indépendants partenaires des filiales luxembourgeoises de compagnies françaises ou européennes, les contrats de droit luxembourgeois baignent dans un système spécifique de garanties dont l’assureur est un maillon, mais pas le seul. Toute souscription se traduit en effet par l’ouverture d’un compte auprès d’une banque dépositaire agréée par le Commissariat aux assurances luxembourgeois (CAA), et qui centralise les actifs de l’assuré. De cette convention tripartite entre l’assureur, la banque et le CAA, résulte un « triangle de sécurité » qui protège l’épargnant contre la faillite de compagnie. Ce que décrypte Frédéric Sauvage, directeur France de Baloise Vie Luxembourg : « le contrat est d’abord construit autour du triangle de sécurité. C’est un argument fort, notamment dans les périodes instables que nous vivons. Les actifs du client sont avant tout protégés, car les fonds ne sont pas chez l’assureur, mais conservés dans une ou plusieurs banques dépositaires indépendantes et approuvées par le CAA. Il n’y a donc aucun mélange des genres entre le patrimoine de la compagnie, ses capitaux propres et celui des épargnants. Un inventaire permanent des actifs est aussi réalisé avec beaucoup de rigueur. Autre point rassurant pour l’épargnant : il sera le premier à recevoir la contre-valeur de son contrat en cas de défaillance de la compagnie. On parle ici de “super privilège”, alors qu’en France, l’Etat prime sur tout créancier. Ajoutons que nous devons attester de ratios de solvabilité suffisants pour protéger nos épargnants. Tous ces éléments sont déterminants pour un client inquiet et soucieux de protéger son patrimoine financier. C’est une protection unique en Europe. » Autant d’éléments qui font mouche. Ce n’est pas tout. « Concernant la sécurité au Luxembourg, un point est rarement mis en avant, indique Séverine Flottes de Pouzols, présidente de la Financière de l’Aubrac. Il s’agit de la garantie apportée par l’Etat luxembourgeois, qui s’élève à hauteur de 100 % de la valeur de chaque contrat, contre 70 000 euros par personne et par assureur en France, un montant qui limite fortement les chances d’indemnisation pour la clientèle patrimoniale et fortunée. »
Zoom sur la banque dépositaire
Dans ce schéma, il faut cependant insister sur un point, la place de la banque dépositaire. « Elle joue un rôle clé au Luxembourg et ce à double titre, explique Jeremy Lauret, directeur commercial de Swissquote Bank Europe. Premièrement, elle conserve les actifs de la compagnie, ce qui confère une protection supérieure pour les assurés, alors qu’en France, les fonds restent chez l’assureur. Deuxièmement, la banque dépositaire va permettre un accès plus flexible et vaste aux investissements, alors qu’en France, l’offre financière étant plus limitée est encadrée par la compagnie d’assurance-vie. Ce sont là deux différences substantielles pour la clientèle à vocation patrimoniale. » Voilà qui permet déjà de voir plus loin que l’aspect sécuritaire. Dans le cadre luxembourgeois, la banque dépositaire est en fait le relais qui va donner accès à une offre financière autrement plus importante qu’en France. « Alors que c’est un élément clé de l’équation, la question des banques dépositaires est rarement évoquée dans le contexte de l’assurance-vie luxembourgeoise, complète Jeremy Lauret. A première vue, c’est assez logique, nous avons là un produit d’assurance, et l’assureur gère les aspects techniques du contrat. Mais il faut voir plus loin, notamment la flexibilité d’investissement rendue possible par la banque dépositaire. Aujourd’hui, chez Swissquote Bank Europe, la gestion des investissements dans un contrat d’assurance-vie luxembourgeois offre une flexibilité proche de celle du compte-titres, et ceci en temps réel. La digitalisation de nos services est désormais très avancée, nos clients ont accès à leur portefeuille et aux marchés, voire à leur crédit lombard en temps réel. Ces services à forte valeur ajoutée sont très appréciés par la clientèle patrimoniale, mais aussi pour les professionnels de la gestion de patrimoine, notre relais principal en France. » Alors qu’il fut longtemps dit que l’offre luxembourgeoise peinait à suivre le train digital comparativement à la France, il semble bien que ce n’est plus le cas, du moins grâce à l’apport des banques dépositaires.
Ne pas trop en faire
Résumons, le cadre luxembourgeois est sans conteste plus solide pour sécuriser ses avoirs. Est-ce pour autant un argument suffisant pour y investir ? Plusieurs professionnels de la gestion de patrimoine n’hésitent pas à nuancer cette position, tel Philippe Parguey, directeur général de Nortia : « Le discours sur les charmes de l’assurance-vie luxembourgeoise est trop souvent axé sur la crainte. Le triangle de sécurité, c’est un bel argument, mais avec Solvency II, les défaillances d’assureurs seront, en outre, rarissimes. Quant au risque de blocage des retraits possible avec Sapin II, il est difficile d’assurer qu’il ne serait pas appliqué aux contrats luxembourgeois de compagnies françaises. Bref, ce sont des arguments qu’il faut relativiser. » Cette super-sécurité serait-elle alors purement théorique ? Aucun exemple passé ne permet d’en vérifier la bonne exécution. Du reste, une affaire de faillite en cours fait toutefois désordre dans les bureaux feutrés de la gestion privée, relais majeur de la commercialisation de l’assurance-vie luxembourgeoise avec certains cabinets de gestion de patrimoine spécialisés. Rappel : en août 2024, l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution publiait un communiqué informant le public de l’insolvabilité de l’entreprise d’assurance FWU Life Insurance Lux, dont trente mille contrats sont détenus par des assurés français. Le retrait d’agrément de cette petite compagnie luxembourgeoise fut ensuite confirmé en février 2025. Et depuis ? Deux ans ont passé et les assurés n’ont toujours pas récupéré leurs avoirs. Quid du « triangle de sécurité » précité ? Protège-t-il contre la dépréciation des contrats gérés par l’assureur, qui dans ce cas, auraient perdu 60 % de leur valeur ? Pour l’heure, les déclarations de créance sont toujours en cours de traitement selon le site, le portail d’information et de communication des clients de l’ex-assureur. Par ailleurs, selon L’Argus de l’assurance, une quarantaine d’épargnants auraient porté plainte contre cet assureur luxembourgeois, mais aussi contre Predictis et Flornoy Ferri, deux filiales du groupe Premium, et MD Distribution, « pour pratiques commerciales trompeuses et abus de confiance » concernant « deux cent mille contrats souscrits en Europe entre 2001 et 2016 ». A suivre…
Une offre financière quasi-illimitée
Sans conteste, les solutions d’investissement sont beaucoup plus développées dans les contrats luxembourgeois. Sous réserve d’avoir une surface financière élevée et de ne pas rechercher des placements garantis. Inutile d’opter pour un contrat luxembourgeois si l’on est allergique aux unités de compte (UC). Et pour cause, « l’offre luxembourgeoise se distingue vraiment sur l’étendue des actifs autorisés dans les contrats qui va bien au-delà de ce qu’autorise le Code des assurances français, explique Frédéric Sauvage. Les clients ont accès à des solutions différentes selon leur niveau de patrimoine financier, en architecture ouverte au travers des FID (fonds internes dédiés), des FIC (fonds internes collectifs) ou de FAS (fonds d’assurance spécialisés). Ces derniers proposent ainsi un accès plus direct à des fonds qui sont ceux de la banque dépositaire, et pas seulement ceux sélectionnés par l’assureur. Mais pour qu’un contrat d’assurance-vie soit éligible à l’ouverture d’un FAS, il faut que le souscripteur ait versé une prime d’au moins 500 000 euros. C’est bien le signe que nous sommes là avec une clientèle CSP+, des familles fortunées, des chefs d’entreprise cédant leur société, et qui optent pour des contrats d’assurance-vie luxembourgeois pour leur souplesse, la liste des actifs proposée et le cadre stable et rassurant du Grand-Duché. »
Un cadre bien établi
Dans le détail, la circulaire 15/3 précise les conditions d’accès aux fameux fonds internes dédiés (FID) qui, répertoriés en classes A, B, C, D, offrent des combinaisons d’actifs d’autant plus étendues et sophistiquées que les montants investis sont importants (rarement moins de 250 000 euros, même si un premier seuil d’accès est fixé à 125 000 euros) et le patrimoine mobilier du client élevé (au moins 2,5 millions d’euros pour les fonds de gamme de type D). Mais il y a du neuf. Le 28 janvier dernier, le CAA a publié une nouvelle lettre circulaire (26/1), applicable depuis le 1er février pour les contrats émis à partir de cette date (les contrats et fonds dédiés existants avant cette date restant régis par les règles d’investissement des textes antérieurs, même si leur adaptation est possible par avenant). Ce texte révise la circulaire précitée dans le but de « renforcer la compétitivité et l’attractivité de l’assurance-vie luxembourgeoise, tout en maintenant un cadre de protection et de gouvernance exigeant ». Quels changements sont à l’œuvre ? Les FIC de catégories A, B, C ou D conservent leur nature collective, mais n’ont plus besoin de notification préalable au CAA, avec la possibilité de désigner un dépositaire hors EEE. « Les dispositions de la nouvelle lettre circulaire permettent aux FIC A, B, C ou D de devenir plus attractifs pour un segment de clientèle qui ne correspond pas à la cible retail d’un FIC de catégorie N, est-il précisé dans la circulaire. Ce segment recherche un produit plus sophistiqué sans nécessiter le niveau de personnalisation habituellement associé aux clients traditionnels des FID. » Plus de flexibilité au menu, donc. Idem pour les produits structurés, qui seront pour certains traités comme des fonds externes. Enfin, la circulaire fixe les limites d’utilisation des fonds externes, avec une flexibilité, là aussi, accrue.
Au-delà des généralités
Attention, certes plus riche, l’offre financière des contrats luxembourgeois n’est pas non plus une panacée. Il faut noter que la gestion d’un fonds interne dédié sera systématiquement discrétionnaire, donc tributaire de la pertinence des arbitrages effectués par la société de gestion mandatée pour la piloter. Ceux qui souhaitent garder la main sur l’allocation de leur contrat ont donc plutôt intérêt à opter pour un fonds d’assurance spécialisé (FAS), une sorte de troisième voie entre les fonds externes (gérés librement mais au périmètre d’investissement plus restreint) et les FID. Il s’agit d’une autre catégorie de fonds internes pouvant accueillir, entre autres, des titres vifs que l’assuré peut lui-même arbitrer. Il est aussi possible de profiter d’une gestion conseillée. Bref, tout est possible. « Le contrat luxembourgeois permet une approche sur mesure, avec davantage de solutions pour l’épargnant et une réactivité supérieure des compagnies luxembourgeoises pour intégrer des sous-jacents financiers, commente Olivier Herbout. Les délais y sont plus courts qu’en France. A titre d’exemple, on peut intégrer rapidement une offre de Private Equity. Pour les produits structurés, on peut faire du sur-mesure avec des enveloppes de collecte moins élevées qu’en France. Les compagnies luxembourgeoises ont une philosophie d’ouverture, mais avec une rigueur d’analyse très poussée. » Pour autant, il faut éviter de s’égarer dans la multitude des solutions et ces différents acronymes. « L’offre financière est certes plus pointue qu’en France, mais pas accessible à tous avec la circulaire 15/3, avertit Philippe Parguey. Dans la majorité des cas, l’offre des contrats de droit français est nettement suffisante, elle sera même plus favorable concernant les fonds immobiliers (SCPI) et accessible pour les produits structurés. » Même constat pour le fonds en euros garanti, prisé des épargnants français (60 % de la collecte, 75 % des encours). Ceux présents dans certains contrats luxembourgeois sont moins performants qu’en France, le rendement étant diminué d’un coût de réassurance (0,2 à 0,5 %). Pour 2024, le taux de participations aux bénéfices moyen appliqué s’élevait à 2,15 % (1,96 % en 2023), contre 2,60 % en France. Du reste, ces fonds en euros seraient sans doute concernés par la loi Sapin II qui prévoit de bloquer temporairement les mouvements de rachats des assurés en cas de risques pesant sur la stabilité du système financier. Pour Jeremy Lauret, « le fonds en euros est un faux sujet, les clients fortunés ne viennent pas pour cela. Ils viennent pour la diversification, la sécurité, le cadre clair et stable dans le temps, la neutralité fiscale ».
Au service des expatriés
Neutralité fiscale, portabilité du contrat, offre multidevises… Ces points font toute la différence pour les nombreux ménages vivant hors de France. La fiscalité est un maillon fort du succès de l’assurance-vie en France. Et celle des contrats luxembourgeois ? Levons tout malentendu : elle est dite neutre. Traduction : le régime d’imposition qui prévaut est celui du pays où réside l’assuré ou ses bénéficiaires en cas de décès, et ce quelle que soit l’ancienneté du contrat. Si elle ne change rien pour le résident français, cette « neutralité fiscale » est, en revanche, un plus appréciable pour les expatriés (dans l’Union européenne comme au-delà) qui, de fait, profitent de la portabilité juridico-fiscale de leur assurance-vie. Exemple : une personne part vivre sa retraite au Portugal. Si elle dispose d’une assurance-vie luxembourgeoise, elle peut conserver son contrat, qui l’accompagne fiscalement sans double convention. « L’offre luxembourgeoise est très adaptée pour les clients expatriés ou ayant une forte mobilité géographique, car ils ont là une assurance vie tout-terrain avec la possibilité des multidevises et la neutralité fiscale, appuie Philippe Parguey. De quoi éviter des rachats de contrat en cas de retour au pays ou déménagement. Alors que l’assurance-vie française va perdre de sa pertinence hors de l’Hexagone, le produit luxembourgeois va permettre de conserver une enveloppe d’investissement unique tout au long du parcours de l’expatrié, sans rupture juridico-fiscale en cas de mobilité. »
L’euro, mais pas que
En somme, avec un contrat luxembourgeois, son titulaire conserve une enveloppe d’investissement unique où qu’il vive, le tout sans rupture juridique ou fiscale en cas de changement de pays. En pratique, attention, les pays de l’Union européenne conservent certaines prérogatives, pouvant créer des imbroglios pour le client. D’où l’importance, là encore, d’être bien conseillé et de s’y prendre en amont, plusieurs mois à l’avance en cas de mobilité prévue. Dans certains cas, le contrat souscrit pourra aussi être adapté par voie d’avenant pour profiter du cadre fiscal local. Autre attrait majeur du Luxembourg : l’épargne placée dans une assurance-vie peut être gérée dans une monnaie autre que l’euro, comme le dollar, la livre, le franc suisse, etc. Voilà qui intéressera grandement les expatriés payés dans une monnaie différente de l’euro et voulant limiter les risques de change. Exemple : un cadre travaillant aux Etats-Unis, payé en dollars américains, pourra épargner dans son assurance-vie luxembourgeoise sans se soucier du taux de change dollar-euro, qui ne lui serait pas forcément favorable. « La portabilité du contrat luxembourgeois est un aspect très intéressant pour les expatriés, résume Séverine Flottes de Pouzols. La fiscalité du pays de résidence s’appliquera sans interférences avec le pays quitté, c’est confortable et rassurant. Ce produit est aussi multidevises, ce qui est utile pour les personnes détenant des avoirs en devises étrangères, par exemple issus de revenus du travail, sans risque de change. Du reste, pour les Français non-résidents fiscaux, qui ne peuvent pas souscrire de contrat français le plus souvent, le recours à l’assurance-vie luxembourgeoise est une solution judicieuse. Avec la portabilité du contrat, ils pourront, par la suite, revenir en France, munis de leur contrat. »
Jouer la complémentarité France-Luxembourg
La stratégie n’est pas d’opposer les contrats de droit français à ceux du Luxembourg. Le premier reste prioritaire, complété du second dès que la surface financière l’exige. Sur le marché hexagonal, l’assurance-vie luxembourgeoise est une niche… qui pèse lourd (14 milliards versés en 2024). Nombre de CGP n’en font pas ou peu. « L’assurance-vie luxembourgeoise reste encore une activité secondaire, pesant environ 15 % de notre collecte, témoigne Philippe Parguey. Sa cible, c’est un investissement d’au moins un million d’euros pour vraiment déployer une gestion sous mandat personnalisée et diversifiée, ce qui n’est pas l’essentiel de nos partenaires CGP. Avant, est-ce intéressant ? Pas nécessairement, sauf pour ces expatriés ou personnes à forte mobilité géographique. » De l’avis des professionnels interrogés, il faut avant tout disposer d’un ou plusieurs contrats de droit français. C’est le socle, avec le recours au fonds en euros pour sécuriser son patrimoine financier le moment venu. Le Luxembourg vient donc ensuite, en complément de l’offre hexagonale. Mais « il faut veiller à ne pas utiliser le contrat luxembourgeois pour de mauvaises raisons, alerte Séverine Flottes de Pouzols. C’est notamment à proscrire pour investir dans le fonds en euros, moins rentable au Luxembourg, ou pour aller sur des supports très prudents. Le contrat luxembourgeois est un produit haut de gamme, son atout est de donner accès à une profondeur financière bien plus large qu’un contrat français. Sous cet angle, l’assurance-vie française et luxembourgeoise sont des solutions complémentaires pour les clients suffisamment fortunés. Le contrat français sera plus défensif avec le fonds en euros et les obligations, le contrat luxembourgeois plus offensif, permettant des investissements plus larges. » Autant de rappels bienvenus.
Contrat franco-lux ou pure-player ?
Reste l’offre. Quel contrat souscrire pour un épargnant ? Quels sont les assureurs les plus efficaces sur ce marché ? « Au-delà des avantages bien compris de l’assurance-vie luxembourgeoise, il faut ensuite savoir choisir les compagnies avec lesquelles travailler », témoigne Séverine Flottes de Pouzols. Pas simple. Dès qu’un assureur est agréé au Luxembourg (vingt-huit au total selon le CAA, plus cinq opérant sous la forme de succursales), il peut en effet distribuer ses produits d’assurance-vie et de capitalisation dans les vingt-sept Etats membres de l’Union européenne, le tout en libre prestation de service (LPS). Comment ? Par l’intermédiaire de ses partenaires financiers que sont les CGP, les family offices, les banques privées, et les sociétés de gestion. Dans ce cadre, quid de l’offre ? Dans les banques privées françaises, l’offre d’assurances-vie luxembourgeoises est souvent plus restreinte, parfois limitée à l’offre de la maison-mère. Dans certains cabinets de CGP ou plates-formes de solutions patrimoniales, c’est l’inverse, avec souvent quatre à huit offres recensées. Le CGP est in fine l’indispensable courroie de transmission pour investir au Luxembourg, orienter son client et brancher les tuyaux. Seul, un épargnant ne pourra pas vraiment agir, même si certains contrats du Grand-Duché sont aujourd’hui gérables en ligne de manière autonome. A chaque professionnel sa conviction. « Au cabinet, nous préconisons les pure-players luxembourgeois plutôt que les offres franco-luxembourgeoises, indique Séverine Flottes de Pouzols. Leurs contrats sont plus attractifs, avec une bonne digitalisation, des frais modulables, des assureurs solides, des gérants qualifiés, beaucoup de choix dans les banques de dépôt. L’absence de fonds en euros dans ces produits n’est pas un handicap, puisque nous préconisons le recours à ce support dans les contrats de droit français. » Le CAA indique vingt-huit compagnies d’assurances-vie agréées sur son site. Une part sont des filiales de groupes français, comme BPCE Life, SogeLife ou Cardif Lux, quand d’autres sont 100 % luxembourgeoises, telles Wealins, Baloise Vie, Utmost. Chaque acteur défend son savoir-faire et sa notoriété. Certains bancassureurs font ainsi carton plein avec leur filiale luxembourgeoise, comme la Société générale. Illustration : la collecte nette de SogeLife s’est élevée à 1,3 milliard d’euros en 2025 (à comparer aux 5,3 milliards sur le marché français). Dans ses encours, la part des UC est à 52 % (fin 2025), signifiant toutefois que le fonds en euros pèse près de la moitié des capitaux sous gestion. Un seuil somme toute élevé, constaté chez d’autres gros acteurs français, alors que le fonds en euros n’est pas des plus reluisants au Grand-Duché. D’où le contre-pied logique pris par les pure-players luxembourgeois, comme le résume la position de Frédéric Sauvage : « pour les épargnants comme pour leurs conseillers patrimoniaux, il faut ensuite dépasser le cadre des arguments favorables au Luxembourg pour s’interroger sur l’offre en présence, reprend Frédéric Sauvage. Ne faut-il pas, ici, chercher des acteurs différents de ceux déjà présents en France ? La question vaut d’être posée. La qualité de service est un élément-clé pour le CGP et son client. Il devra aussi regarder le profilage de la compagnie, ses ratings financiers, sa dimension internationale, analyser le risque pris. Ce sont autant d’éléments sur lesquels les pure-players luxembourgeois sont bien positionnés, d’autant qu’ils sont indépendants de la situation française. Autre point important : nos contrats sont aussi tous individuels, et de nombreux éléments sont négociés entre l’assuré et la compagnie au travers d’avenants. Inversement, les contrats de droit français sont plus standardisés, de nature collective. C’est là une grande différence. En somme, l’offre luxembourgeoise répond à un besoin auquel l’assurance française ne peut pas répondre. » Le match des contrats doit toujours se faire au cas par cas, en tenant compte d’éléments techniques (frais, seuils d’investissement, etc.) et financiers (offre), mais aussi de la qualité de service proposée (suivi, digitalisation, etc.). Nombre de comparatifs plus ou moins orientés sont diffusés sur le Net. L’avis d’un expert aguerri sera, là aussi, décisif pour faire le tri.
Un marché flamboyant
Le niveau de l’encaissement brut en assurance-vie au Luxembourg aura atteint un record en 2025, à 31,1 milliards d’euros (contre 26,8 milliards en 2024) selon l’ACA. La part des unités de compte (UC) dans le volume des primes est de 73 %. Cette collecte brute défalquée des prestations aura porté les encours sous gestion (provisions techniques) à 262,5 milliards (à 80 % en UC, le solde en supports à taux garantis). Point clé de ce marché : près de 83 % des affaires sont réalisées en libre prestation de services (LPS) au travers de cinq pays que sont la France, l’Italie, la Belgique, l’Allemagne et le Portugal. Sans surprise, la France est le cœur de ce marché de la LPS depuis de nombreuses années. Elle a ainsi représenté 51,9 % des primes en 2024 (soit 13,8 milliards d’euros). Les chiffres de la collecte nette pour 2025 ne sont pas donnés, mais en 2024, cette dernière était supérieure à 6 milliards d’euros pour la France !
Décryptage
Trois types de gestion sont possibles au sein d’un contrat luxembourgeois. Soit le client gère directement son contrat, soit il a recours à un CGP (gestion conseil dans un cadre restreint), cas le plus fréquent, soit il recourt à une gestion discrétionnaire, c’est-à-dire qu’il laisse son capital entre les mains d’un gestionnaire. Le Luxembourg est très efficace dans la mise en place de gestion déléguée au travers des FID (fonds internes dédiés), FIC (fonds internes collectifs) ou FAS (fonds d’assurance spécialisés). Ces solutions sont toutefois plus utilisées par les banques privées et family office que par les CGP. Techniquement, le FID est un portefeuille d’investissement sur mesure géré par un gestionnaire agréé, accessible à partir du profil C (250 000 € de patrimoine financier net selon la circulaire CAA 15/3). Le FAS permet une gestion libre ou conseillée avec un univers d’investissement élargi. Les deux sont réservés aux profils C et D et offrent un accès à des actifs non disponibles dans les contrats standardisés (Private Equity, dette privée, etc.).
Et l’assurance-vie irlandaise ?
Moins connue que l’offre luxembourgeoise, l’assurance-vie de droit irlandais en a pourtant bien des similitudes, dont la ségrégation des actifs par rapport aux comptes de l’assureur, la plus forte protection des souscripteurs qu’en droit français ou encore un accès à un large univers de solutions financières. Les fonds des titulaires de contrat d’assurance-vie sont identifiables de manière distincte et sont soumis à la surveillance du régulateur irlandais, la Banque centrale d’Irlande (BCI). Petite différence : en cas de fonds insuffisants dans les provisions techniques garantissant les passifs du titulaire du contrat d’assurance-vie, les titulaires de contrats d’assurance-vie irlandaises disposent de droits préférentiels sur les fonds propres de l’assureur irlandais, tandis que les titulaires des contrats luxembourgeois passent après certains créanciers prioritaires. Côté fiscalité, le contrat irlandais se conforme aux obligations du pays de résidence du souscripteur (neutralité fiscale). Autre avantage fiscal de l’Irlande : l’exonération de TVA sur les frais de gestion (alors que les assureurs situés au Luxembourg doivent appliquer une TVA à 17 % sur les frais inclus dans le service de gestion d’actifs). La taille du marché de l’assurance-vie et non-vie en Irlande s’élève à 53,71 milliards de dollars en 2025. Les contrats d’assurance-vie ont généré 32,23 milliards de dollars de cotisations en 2024.
Face à l’essoufflement du Private Equity et au tassement du rendement des obligations corporate, la dette privée gagne du terrain dans les portefeuilles. Structurée selon différents profils de risque, de la dette senior aux tranches mezzanine, cette classe d’actifs et ses rémunérations attrayantes séduisent institutionnels et investisseurs particuliers.
La dette privée occupe une place croissante dans le portefeuille des investisseurs européens. Sur les trois premiers trimestres de 2025, les fonds axés sur le Vieux Continent ont capté 46 % de la collecte mondiale, contre 23 % en 2024 (cf. graphique). Dans le même temps, la part des fonds spécialisés sur l’Amérique du Nord a reculé de 72 % à 51 %, selon Preqin, qui décrit un rééquilibrage du marché entre les deux rives de l’Atlantique. Si les levées de fonds sont en perte de vitesse depuis quatre ans dans le monde, le fournisseur de données table sur une accélération de la croissance à court et moyen terme, avec une prévision d’encours des actifs sous gestion en dette privée à 4 500 milliards de dollars (plus de 3 813 milliards d’euros, ndlr) d’ici 2030, contre 2 100 milliards (près de 1 780 milliards d’euros, ndlr) en 2024, soit plus du double.
Financement désintermédié
Cet instrument de financement désintermédié, qui s’affranchit des banques et des marchés financiers, est plutôt récent. « Il a vraiment émergé aux Etats-Unis après la crise financière de 2008. La consolidation bancaire et l’arrivée de nouvelles règles prudentielles ont conduit les banques à se concentrer sur le crédit aux grandes entreprises et à délaisser les PME et les ETI. Un espace s’est alors ouvert pour les fonds de dette privée », explique Pavel Ermoline, directeur des investissements chez Moonfare, une plate-forme d’accès aux actifs non cotés. En Europe, ce marché n’a pris son essor qu’à partir de 2012-2013, à la faveur de changements réglementaires propices à une diversification des sources de financement. « En France, le Code des assurances et le Code de la Sécurité sociale ont été modifiés pour permettre aux institutionnels d’investir dans cette classe d’actifs. C’est dans ce contexte que nous avons développé cette expertise chez Acofi Gestion, rachetée par Sienna IM en 2022 », rappelle Laurent Dubois, responsable de la dette privée chez Sienna Investment Managers. Le gérant d’actifs vient de réaliser un premier closing de plus de 200 millions d’euros, pour un objectif de 500 millions sur Sienna Héphaistos, son fonds de dette privé dédié aux PME et ETI de la défense, à destination des institutionnels. Trente millions d’euros ont été souscrits par le FEI (Fonds européen d’investissement). « En parallèle, les dirigeants d’entreprise, même de taille modeste, connaissent de mieux en mieux ces solutions. Le financement privé leur apparaît comme plus rapide et moins contraignant que les circuits bancaires, et surtout plus adapté aux PME. Une émission obligataire reste complexe à mettre en œuvre », ajoute Vincent Valles, Head of Wholesale chez Muzinich & Co, une société de gestion spécialisée dans la dette d’entreprises.
Senior, unitranche, mezzanine
Toutefois la dette privée, aussi appelée « direct lending » dans le jargon des professionnels, ne constitue pas un bloc homogène. A ne pas confondre avec la dette d’infrastructures, elle comprend la dette senior, qui, comme son nom l’indique, prévoit une priorité de remboursement en cas de défaillance de l’emprunteur. La dette unitranche, qui représente 60 à 70 % du direct lending, est un outil hybride qui combine les caractéristiques de la dette senior et d’une dette subordonnée, appelée mezzanine. « En fusionnant les deux, les entreprises bénéficient d’une solution unique et d’un montage simplifié », résume Franklin Henrot, associé de la société de gestion MBO+. Vient ensuite cette dette mezzanine, plus risquée, mais aussi plus rémunératrice. La grande majorité des financements sont à taux variable, indexés sur l’Euribor. Enfin, en matière de dette privée, il faut distinguer les financements sponsorisés (sponsored) des financements non sponsorisés (sponsorless). Dans le premier cas, le prêteur finance une société détenue ou acquise par un sponsor, c’est-à-dire un fonds de capital-investissement, notamment dans le cadre d’un LBO (leveraged buy-out). Dans le second, la dette privée est allouée sans la présence d’un fonds. Comme pour les autres classes d’actifs non cotés, les institutionnels sont les principaux souscripteurs de dette privée. Actif sur ce segment depuis sa création il y a quinze ans, Eiffel Investment Group gère 3,5 milliards d’euros pour cette clientèle, avec plus de deux cents entreprises financées. Chez Muzinich & Co, la dette privée a représenté près de la moitié de la collecte en 2025, soit 1,2 milliard d’euros sur 2,6 milliards. Une proportion significative pour un gérant qui totalise 42 milliards de dollars d’actifs, dont seulement 6 milliards en dette privée, soit environ 15 %. Pour la France, la tendance est encore plus marquée, avec un total de 500 millions sur un total de 650 millions de collecte en 2025.
Dynamisme du marché
Plusieurs opérations récentes confirment le dynamisme du marché. En décembre, Capza, désormais dans le périmètre de BNP Paribas Asset Management, a annoncé une levée record supérieure à 1 milliard d’euros pour le fonds Artemid Senior Loan IV auprès d’une vingtaine d’investisseurs européens. Le montant de ce millésime a augmenté de 75 % par rapport au précédent. Fin 2025, Allianz Global Investors a également clôturé son fonds Allianz European Private Credit III (EPC III), avec une collecte de 900 millions d’euros, près de deux fois supérieure à celle du fonds EPC II. EPC III investit dans des dettes seniors d’entreprises européennes de taille moyenne, dont l’Ebitda est compris entre 10 et 50 millions d’euros. Groupama AM vient de lancer Global Social Impact II, la nouvelle génération de sa stratégie de dette privée à impact. Les flux institutionnels vers la dette privée sont alimentés par plusieurs canaux, dont le report d’autres segments d’actifs non cotés, comme le capital-investissement. Ces dernières années, les investisseurs ont subi la liquidité défaillante de fonds de Private Equity, qui peinent à vendre leurs participations et tardent à redistribuer l’argent qui leur avait été confié. D’autres soulignent plutôt des arbitrages en défaveur des fonds investis dans le High Yield, c’est-à-dire des émissions d’entreprises dont le rating est compris entre BB et CCC. « Nous assistons à une croissance structurelle de la dette privée dans les portefeuilles. Il ne s’agit pas d’une substitution au Private Equity, mais d’un complément défensif qui vient prendre la place occupée autrefois par les obligations corporate. La dette privée offre diversification, stabilité et rendement », estime Pavel Ermoline.
Un peu plus de 9 %
De quels rendements parle-t-on ? En janvier, lors de la conférence « Convictions 2026 » d’Eiffel IG, Marie Bursaux, directrice de la dette privée, a évoqué une fourchette de spreads de 450 à 800 points de base en fonction du risque, soit un rendement d’environ 6,5 % à 10,5 %. En comparaison, les obligations à haut rendement n’offrent que 5 % environ. Les spreads de ces titres se sont nettement comprimés ces dernières années. « Nous visons un rendement brut de l’ordre de 9 %, et un rendement net autour de 7 %, après frais », indique Damien Guichard, responsable de la dette privée européenne chez AllianzGI. « Les fonds de dette privée unitranche génèrent des rendements annualisés de 8 à 10 % sur dix ans, bien au-dessus du High Yield (4 à 6 %) ou des prêts syndiqués (5 à 6 %), complète Pavel Ermoline. En parallèle, les taux de défaut se limitent à environ 2 %, mais peuvent monter à 4-6 % pour le High Yield et les prêts syndiqués. Cela tient à une meilleure structuration des prêts, à des relations directes avec les emprunteurs et à la présence de covenants solides. » Les covenants sont des engagements contractuels destinés à protéger les créanciers. Le surplus de rendement tient notamment à une « prime d’illiquidité ». En effet, cette dette n’est pas négociable, comme peut l’être une obligation corporate sur le marché de l’occasion. Les capitaux des investisseurs restent donc immobilisés plusieurs années. Eiffel recommande, par exemple, une durée de placement de cinq ans. Mais ce n’est pas tout : « La captation de la marge d’intermédiation bancaire renforce l’attrait de la dette privée, complète Pavel Ermoline. Dans une opération obligataire ou un prêt syndiqué, les frais d’arrangement sont conservés par les banques. En dette privée, ces frais bénéficient aux fonds,
et donc à l’investisseur final. C’est ce qui explique en partie la surperformance de cette classe d’actifs par rapport au High Yield. »
Evergreen et Eltif
La dette privée est aujourd’hui portée par l’arrivée des investisseurs particuliers, à travers des véhicules qui favorisent la démocratisation des actifs non cotés. « La structure Evergreen (sans échéance prédéfinie) est adaptée à la dette privée, car les prêts ont généralement une maturité courte, de trois à quatre ans en moyenne, des coupons trimestriels, et des remboursements du principal prévus contractuellement. Cela génère une liquidité naturelle. Le modèle est attractif pour les particuliers qui ne sont pas toujours à l’aise avec les fonds fermés à appels de capitaux successifs. Aujourd’hui, les deux approches – fonds fermés et fonds Evergreen – coexistent avec une dynamique très forte sur les seconds, notamment dans la distribution patrimoniale », analyse Pavel Ermoline. « Entré en application en janvier 2024, le nouveau cadre européen Eltif 2.0 (fonds européens d’investissement à long terme) a corrigé les défauts de la première mouture de 2015. Nous entrons dans une phase où ces produits peuvent répondre aux besoins de diversification des épargnants », estime Damien Guichard. En partenariat avec Allianz France, le gérant d’actifs a lancé, fin 2025, un Eltif de droit français, accessible via les contrats d’assurance-vie. Investi uniquement en dette privée, ce fonds comprend plusieurs composantes, dont une exposition à la stratégie historique institutionnelle EPC, une poche de fonds de dette secondaire achetée à prix décoté et des co-investissements avec d’autres fonds maison. Après un fonds Eltif de droit luxembourgeois lancé l’an dernier auprès de deux assureurs européens, Muzinich s’apprête, pour sa part, à déployer son équivalent de droit français éligible à l’assurance-vie hexagonale, avec une liquidité bimensuelle. En juillet dernier, Eiffel a lancé Eiffel Private Credit, un fonds Evergreen agréé Eltif qui, à fin décembre, avait réalisé sept investissements, auprès de sociétés de taille intermédiaire (cinq Françaises et deux Italiennes) et positionnées sur des secteurs stratégiques (santé, énergie, services numériques, défense, matières premières et agroalimentaire) : « Nous avons souhaité ouvrir notre expertise institutionnelle aux clients privés, en leur proposant les mêmes investissements. Le format change, mais pas la philosophie. Le fonds peut s’inscrire dans une assurance-vie française ou dans des comptes-titres », présente Marie Bursaux.
Stratégies prudentes et conservatrices
La stratégie de Sienna IM n’est pas non plus réservée aux institutionnels. « Nous avons décliné notre fonds de dette privée défense pour les épargnants, sous forme d’unité de compte. Ce véhicule, baptisé Sienna Dette Privée Défense Europe, a été lancé à l’automne 2025. Ce fonds fermé Eltif 2 est commercialisé via plusieurs dispositifs d’assurance-vie et d’épargne : Meilleurtaux Placement, la France mutualiste, UAF-Life (Spirica), Eres et Linxea. Nous avons déjà collecté 30 millions d’euros, avec un objectif de 50 à 100 millions », espère Laurent Dubois. Quand elles s’adressent aux épargnants, les sociétés de gestion fondent leur discours commercial sur des approches prudentes et conservatrices : « Notre stratégie d’investissement apporte une forte granularité à notre portefeuille, avec plus d’un millier d’entreprises financées, tout en restant cohérent avec ce que nous proposons aux institutionnels », rassure Damien Guichard. « Chez Muzinich, nous privilégions les sociétés peu endettées, car le levier constitue souvent le premier facteur de risque. Ensuite viennent la génération de cash-flow et la qualité du management », hiérarchise Vincent Valles. « Nous sélectionnons des entreprises avec un levier faible, autour de 3 à 3,5 fois l’Ebitda, alors que d’autres fonds montent à 6 ou 7. Ensuite, nous construisons un portefeuille diversifié, que ce soit en termes de secteurs, de tailles d’entreprise ou de zones géographiques. Nous ne prêtons qu’à des entreprises matures, dont nous pouvons analyser les performances sur longue période. Nous allons jusqu’à demander les comptes de 2007-2008 à certaines d’entre elles », explique Marie Bursaux. En revanche, Sienna IM prend ses distances avec une démarche fondée sur la diversification : « Nous ne pensons pas qu’un maximum de diversification soit toujours la meilleure stratégie, assure Laurent Dubois. Nous défendons des fonds sectoriels ou thématiques, mais uniquement lorsque le secteur présente des caractéristiques qui permettent d’optimiser le couple risque-rendement. Notre fonds défense coche deux cases essentielles : un risque maîtrisé, avec des engagements publics très visibles sur plusieurs années, et un rendement attrayant, car les PME sous-traitantes sont prêtes à payer une prime de financement pour accéder aux ressources nécessaires. »
Dette mezzanine ou Flex
En quête de rendements plus élevés, les investisseurs peuvent se tourner vers des fonds de dette mezzanine ou des fonds dits Flex : « Nous intervenons dans des situations durant lesquelles les dirigeants ou les actionnaires familiaux souhaitent éviter d’être dilués et conserver le contrôle de leur entreprise. Nous investissons alors en combinant dette mezzanine et investissements en capital minoritaire, explique Franklin Henrot, qui pilote la stratégie Flex chez MBO+. La dette mezzanine représente une part plus réduite du marché, mais elle offre un rendement très supérieur à la dette unitranche, sans que le risque n’augmente démesurément. Dans notre portefeuille, les niveaux de levier observés ne sont guère plus élevés que ceux des financements seniors. Et nous visons des rendements d’environ 18 %. » Siparex fait état d’une année 2005 dynamique en termes de levée de fonds : « Notre objectif de 300 millions d’euros pour le fonds Intermezzo 3 devrait être atteint vers le mois de juin », annonce Richard Dalaud, Managing Partner de Siparex Mezzanine. Un fonds nourricier de cette stratégie a été mis à disposition de sept caisses régionales de la banque Crédit agricole. Début février, Andera Partners a annoncé le closing de son fonds de dette mezzanine sponsorless Acto V pour un montant de 1,1 milliard d’euros, dont 20 % via l’unité de compte Andera Dette Privée, en partenariat avec la Macsf. Pour autant, l’investissement n’est pas dénué de risques. A l’automne dernier, les faillites de First Brands et de Tricolor aux Etats-Unis, deux emprunteurs très présents sur le marché de la dette privée, ont surpris par leur brutalité. Ces événements ont mis en évidence les difficultés à anticiper un défaut de paiement et à se défaire d’une position avant qu’il ne soit trop tard, comme c’est possible sur les obligations d’entreprises, valorisées au prix de marché. Dans son programme de travail de 2026, l’ACPR (Autorité de contrôle prudentiel et de résolution) a annoncé vouloir analyser les risques liés au crédit privé : « Les valorisations atteignent des niveaux très élevés sur les marchés financiers, les acteurs non bancaires se développent, notamment dans le crédit privé, et leurs interconnexions croissantes avec le secteur bancaire présentent des risques systémiques », estime le régulateur des banques et des assurances. Certains s’inquiètent aussi d’un recours accru à l’endettement des géants de l’intelligence artificielle, dont tous les projets ne serviront pas le rendement attendu. Polarisation du marché Rafael Torres, coresponsable de la dette privée chez Muzinich, met également en garde contre une « polarisation » du marché : « En 2024, 50 % des montants levés en dette privée se sont concentrés sur dix véhicules. Les capitaux privilégient ces grands fonds, dont le levier dépasse plus fréquemment 5x l’Ebitda. Cette quête de volume peut se traduire par une sélection moins stricte et par des exigences de covenants plus limitées vis-à-vis des entreprises emprunteuses ». Faut-il, dès lors, craindre des défauts de paiements en cascade et la multiplication des « cafards », pour reprendre l’image de Jamie Dimon, le directeur général de JP Morgan ? Frederik Ducrozet, responsable de la recherche macro de Pictet Wealth Management, se veut rassurant : « Nous n’excluons pas des excès et des mécanismes de contagion. Mais après des crises à répétition, la Fed est mieux armée pour agir rapidement. Ce fut le cas à l’automne quand elle a de nouveau augmenté la taille de son bilan. Nous pensons qu’il n’existe pas de risque systémique ».
« Le risque est de surestimer la liquidité de la dette privée »
Claire Bourgeois, fondatrice du cabinet de gestion de patrimoine Alpha Conseils Co, dont le modèle économique repose exclusivement sur des honoraires, reconnaît les “atouts incontestables” de la classe d’actifs. Mais l’ancienne directrice générale de Crédit Mutuel Asset Management souligne également plusieurs points de vigilance.
Investissement Conseils : Quel est votre avis sur la dette privée ?
Claire Bourgeois : C’est un segment en plein développement qu’on ne peut plus ignorer. Son essor s’est d’abord produit outre-Atlantique, du fait du désengagement des banques. Les encours américains représentent 75 % du marché global. Mais la croissance européenne est aujourd’hui deux fois supérieure à celle des Etats-Unis. De ce côté de l’Atlantique, les encours devraient doubler entre la fin 2025 et 2030. L’intérêt des investisseurs institutionnels européens est né d’un changement de méthodologie dans la réglementation Solvabilité II qui s’applique aux assureurs. Ces derniers pouvaient tout à coup investir dans des actifs non cotés avec un faible coût en capital, mais surtout avec la valorisation en « marked to model » (valorisation selon un modèle, ndlr) et non pas en « marked to market » (valorisation au prix du marché) qui minimise la volatilité de leurs marges de solvabilité. Tous les assureurs se sont donc rués sur ce segment. Cette tendance intéresse aujourd’hui les conseillers en gestion de patrimoine et les Family Offices.
Quel est l’intérêt de la dette privée pour les conseillers et pour les investisseurs particuliers ?
Les conseillers en gestion de patrimoine reprennent souvent l’argument que les fondations américaines sont très investies en actifs non cotés et en crédits privés. Cette allocation permet d’investir en dette senior et à taux variable sur des secteurs non cycliques, avec un surplus de rémunération par rapport aux obligations High Yield ou au crédit corporate. Allonger la durée de placement donne accès aussi à une prime de rendement supplémentaire. Enfin, la classe d’actifs procure des revenus réguliers. Ce sont des atouts incontestables.
Quels sont les points de vigilance selon vous ?
Le fait que ces actifs ne soient pas valorisés en « marked to market » constitue une sorte de « pousse au crime ». Injecter une portion de dette privée dans un portefeuille diversifié d’actifs cotés réduit mécaniquement sa volatilité, car elle est mesurée moins souvent et différemment. En fin d’année, le couple rendement-risque s’en trouve amélioré.
Cette particularité peut-elle inciter à exagérer la part de dette privée dans un portefeuille diversifié ?
C’est possible, même s’il faut relativiser ce risque. La dette privée ne figure pas encore dans tous les patrimoines, loin s’en faut. Nous accompagnons nos clients pour qu’ils s’y intéressent, mais cela prend du temps. Il reste beaucoup de pédagogie à faire. Et il faut s’assurer que ces actifs correspondent à l’horizon de placement à long terme et aux besoins de liquidité des clients.
Le surplus de rendement de la dette privée
est-il significatif par rapport aux obligations d’entreprises ?
Cette classe d’actifs ne devient réellement rentable qu’à long terme. Le développement des fonds Eltif 2.0 et des fonds Evergreen pourrait laisser croire que la dette privée offre une liquidité comparable à celle des actifs cotés. Or elle n’est pas garantie, même si les fonds Evergreen détiennent une poche d’actifs liquides pour faire face à des rachats. En cas de détérioration du marché et d’afflux de sorties, les investisseurs s’exposent à un blocage de leurs avoirs via des clauses de suspension (« gates »), et donc à un réveil douloureux. Le risque est de surestimer la liquidité de la dette privée.
Comment sélectionnez-vous les fonds de dette privée ?
Nous analysons la diversification sectorielle et géographique des investissements, les résultats des entreprises dans lesquelles les fonds sont positionnés. Sans oublier la capacité de l’équipe à identifier les bonnes opportunités, sa stabilité dans le temps, son historique de performance, etc. Tout cela nécessite de rencontrer les gérants un par un. Mais il faut aussi éviter d’investir dans un fonds de dette privée et un fonds de Private Equity ou actions auprès d’une même société de gestion. En effet, ces véhicules peuvent être exposés aux mêmes entreprises, ce qui peut nuire à la diversification du portefeuille. Prenons l’exemple de l’accord de financement de 27 milliards de dollars conclu en octobre par Meta avec le fonds Blue Owl pour un projet de data center. Souscrire à ce fonds, c’est s’exposer à un actif souvent déjà intégré à son portefeuille. C’est une des raisons pour lesquelles je privilégie le marché européen, qui permet de s’exposer à des secteurs à moins forte intensité en capital.
Les accidents de crédit qui se sont déroulés à l’automne dernier aux Etats-Unis, comme la faillite de l’équipementier automobile First Brands, à laquelle de nombreux fonds de crédit étaient exposés, signalent-ils selon vous les excès du marché de la dette privée ?
Ces événements révèlent les limites d’un système qui a été victime de son succès. Quand beaucoup d’argent est investi dans les fonds de dette privée, ces derniers doivent déployer leurs capitaux. Sinon, les investisseurs peuvent leur reprocher que leur argent n’est pas au travail. En concurrence, les gérants peuvent avoir tendance à prêter à des taux trop bas, ou bien à des émetteurs auxquels ils n’auraient pas prêté si leur due diligence (analyse préalable) avait été réalisée correctement. La croissance passée du marché américain de la dette privée porte donc ce type de risques. Autre point de vigilance : l’effet de levier est beaucoup plus utilisé aux Etats-Unis qu’en Europe.
Quels types de structures privilégiez-vous du fait de votre modèle de rémunération en honoraires et non pas
en rétrocommissions ?
Je souscris via des « clean shares », parts des fonds qui ne prévoient pas de rétrocessions et qui permettent d’accéder à des frais proches de ceux versés par les institutionnels. Ces frais s’échelonnent généralement entre 1 et 1,5 %.
Si la collecte repart en 2025, le paysage des SCPI est désormais fragmenté, entre des véhicules qui investissent, des fonds encore en difficulté, et une poussée des néo-SCPI. L’internationalisation et la diversification sont les nouveaux credo du secteur. Suffisants pour sortir le marché de la tourmente ? 2026 s’annonce comme une année de stabilisation, plus que de reconquête.